vendredi 14 novembre 2014

The Dinner Party – Kali… et les autres



Après avoir croisé des femmes-vagins, des femmes-ventres et des filles faciles sur le carrelage du Dinner Party, nous rencontrons une femme qu’on ne pénètre pas : Kali/Durga. Comme Ishtar, sa principale caractéristique est sa dangerosité, souvent capricieuse, sauf qu’elle est ici davantage considérée comme un allié protecteur qu’un ennemi. Elle se défait de son aspect de fertilité, pour n’incarner plus que les rouages de la guerre et de la mort.



Inanna / Ishtar
Nous retrouvons au Proche Orient aux alentours de -4000, la déesse sumérienne Ereshkigal, la frangine d’enfer d’Inanna/Ishtar (dont elle est en fait une variation « noire »). Régnant sur le monde souterrain, elle y vivait une véritable passion avec son amant Nergal. Ce dernier, pour pouvoir vivre auprès de sa bien-aimée, dû se résigner à ne plus avoir de relations sexuelles avec elle. Elle prend l’apparence d’une belle jeune femme, avec des serres d’oiseau de proie et des ailes vigoureuses sur le dos. Elle apparaît toujours exaltée (de passion), pleurante (d’amour) ou hors d’elle (de jalousie), comme en témoigne sa réaction quand sa sœur parvint aux Enfers pour la détrôner. Elle avait pour messager Namtar, le Destin, qui balançait au gré de ses ordres maladies, désespoir et calamités sur les humains. Ereshkigal elle-même, ainsi que son royaume, les Enfers, prennent dans les textes le nom d’Irkalla, que l’on trouve également sur le Dinner Party.


Lilith par John Collier, 1892
Plus proche de nous apparaît la figure d’Alukah, un démon-vampire décrit dans les textes rabbiniques et évoqué dans l’Ancien Testament (rédigé en hébreu à partir de -1000 et compilé en grec aux alentours de -400) comme un succube, une sangsue. Elle ressemble beaucoup à Lilith, un hapax dont nous aurons l’occasion de reparler. Je vous propose le portrait qui est fait d’Alukah dans les Proverbes de Salomon, d’une poésie que le mode « hard-patriarcat » m’empêche un peu d’apprécier.

PROVERBES 30

11 Il est une race qui maudit son père, Et qui ne bénit point sa mère. 
12 Il est une race qui se croit pure, Et qui n'est pas lavée de sa souillure. 
13 Il est une race dont les yeux sont hautains, Et les paupières élevées. 
14 Il est une race dont les dents sont des glaives Et les mâchoires des couteaux, Pour dévorer le malheureux sur la terre Et les indigents parmi les hommes. 
15 La sangsue a deux filles: Donne ! Donne ! Trois choses sont insatiables, Quatre ne disent jamais : Assez ! 
16 Le séjour des morts, la femme stérile, La terre, qui n'est pas rassasiée d'eau, Et le feu, qui ne dit jamais : Assez ! 
17 L'œil qui se moque d'un père Et qui dédaigne l'obéissance envers une mère, Les corbeaux du torrent le perceront, Et les petits de l'aigle le mangeront. 
18 Il y a trois choses qui sont au-dessus de ma portée, Même quatre que je ne puis comprendre : 
19 La trace de l'aigle dans les cieux, La trace du serpent sur le rocher, La trace du navire au milieu de la mer, Et la trace de l'homme chez la jeune femme. 
20 Telle est la voie de la femme adultère: Elle mange, et s'essuie la bouche, Puis elle dit : Je n'ai point fait de mal. 
21 Trois choses font trembler la terre, Et il en est quatre qu'elle ne peut supporter : 
22 Un esclave qui vient à régner, Un insensé qui est rassasié de pain, 
23 Une femme dédaignée qui se marie, Et une servante qui hérite de sa maîtresse.

A Héliopolis (Egypte) aux environs de -2500, Nephtys était la déesse de la Mort, protectrice avec l’aide d’Hâpi des tombeaux et du vase canope qui contenait les poumons du défunt. Elle était la fille de Geb (la terre) et de Nout (le ciel), eux-mêmes fils et fille de Shou (l’air) et de Tefnout (l’eau), le premier couple divin créé par Atoum une fois sorti du Noun. Nephtys a pour fratrie les jumeaux Osiris et Isis, ainsi que son propre jumeau Seth qui est également son époux. Nous avons déjà parlé de tous ces dieux et déesses d’Héliopolis. Récapitulons :

Grande Ennéade d’Héliopolis

Thoutmôsis III tétant l'arbre de vie-Isis
Nephtys forme avec Seth (qu’elle n’aime pas) un couple stérile, contrairement au couple d’Isis et Osiris, qui symbolisent la vie (et qui s’aiment). Voici le petit théâtre du mythe Osirien, qui vaut tous les contes de fée :

Il était une fois un bon roi vert, Osiris, assis sur le trône d’Egypte (il faut préciser que ce trône est personnifié par Isis, son épouse…). Son frère cadet, Seth le Maître de l’orage, le jalousait et conçut un stratagème pour le déposséder du pouvoir. Lors d’un banquet, il proposa d’offrir un sarcophage à la divinité qui s’y sentirait le mieux à l’intérieur… ! Comme le soulier de vair le sarcophage était fait aux dimensions d’Osiris, celui-ci s’y coucha à l’aise et Seth referma sans peine le couvercle, avant de tout balancer dans le Nil. Plouf. RIP Osiris, 28 ans, premier roi d’Egypte. Seth s’assit sur le trône mais la douce Isis ne baissa pas les bras et partit à la recherche du corps du roi noyé. En l’apprenant, Seth rentra dans une rage terrible et mutila le corps en petits morceaux qu’il lança aux quatre quatorze coins du pays. Mais la douce Isis ne baissa toujours pas les bras, et alla chercher sa sœur Nephtys. Les deux filles étaient quand même bien embêtées : elles n’avaient pas de mâles pour  faire des trucs à leur place, elles durent donc en concevoir deux pour bouter Seth hors de la Haute et de la Basse Egypte. Premièrement, elles conçurent, ensemble, elles toutes les deux, donc, Anubis, le dieu chacal (d’autres traditions attribuent la naissance d’Anubis à la séduction d’Osiris encore vivant, par Nephtys ayant pris les traits d’Isis). D’abord honteuse et craignant la colère de son époux, Nephtys cacha le fruit de ses amours interdites dans le Delta. Toutefois, Isis trouva l’enfant et décida de l’élever comme son fils (qu’il était d’ailleurs… un peu… enfin bref). Il aidera sa mère à retrouver et reconstituer le corps d’Osiris. Elle put redonner vie à son époux une fois qu’elle eut mis la main sur son sexe, avalé par le poisson oxyrhinque. « Redonner la vie » étant un bel euphémisme pour dire qu’elle parvint à lui faire naître une gaule suffisante pour être fécondée, après s’être préalablement transformée en milan. De leur accouplement naquit Horus. Devenus adultes, les fils d’Isis purent enfin embaumer leur père, qui commença alors une nouvelle vie dans le monde des morts. Après avoir fait déguerpir Seth à maintes reprises (et accessoirement après avoir coupé la tête de sa mère qui avait pris le Grand Méchant Oncle en pitié, tête que le dieu Thot remplaça par une tête de vache), Horus s’assit à son tour sur le trône d’Egypte, comme premier pharaon. Le mythe osirien est le fondement du culte pharaonique et du culte des morts égyptiens, qui légitiment les rois et apaisent le croyant sur son devenir après la mort (un truc qui angoisse sapiens sapiens depuis un petit moment). Le ciment, donc, de cette civilisation, où l’on voit que bah, finalement, Nephtys n’y est pas pour grand-chose, mais bon, c’est l’intention qui compte.


Macha
Revenons en Europe, chez les Celtes, où Arianrhod, la belle-mère de la Blodeuwedd ishtarienne, se distinguait par son indépendance d’esprit… Judy Chicago classe cette galloise parmi les déités infernales comme Kali, car elle était mère du dieu suprême, Llew Llaw Gyffes. Une mère noire… Il en est un peu de même, côté irlandais, pour Morrigan dont nous avons déjà dit qu’elle était un avatar de la déesse-mère Brigit, l’unique principe divin féminin de cette mythologie. De nombreux commentateurs sont enclins à penser que la société celtique faisait de la femme l’égale de l’homme, car on la retrouve souvent dans des habits de pouvoirs et se montre très à l’aise sur les champs de bataille. Vous pouvez par exemple lire cette analyse du récit de « la rafle des vaches de Cooley » : grosso modo, la guerre est provoquée par le désir de la reine Medb (qui est celle qu'un roi doit épouser pour régner et dont la seule vue affaiblit les hommes), d’avoir autant de possessions que son mari. Or, il lui manquait un veau. Elle dilapida donc (?) sa fortune et l’hymen de sa fille Findabair, qui en mourut de honte, pour obtenir le taureau Brun de Cúailnge. Celui-ci était défendu par le redoutable guerrier Cúchulainn, fils de Lug. Autant dire que les prétentions de Medb ne faisaient pas rire dans les chaumières. Des centaines et des centaines de décapitations plus tard, Morrigan apparut pour exciter tout ce petit monde et précipita la perte de l’armée royale. Les personnages féminins ont ici une place bien particulière : elles ne font pas partie de la masse des protagonistes, elles sont des rouages du récit, des arguments. Elles sont le symbole de l’avidité, de l’ivresse du pouvoir, de la richesse et de la souveraineté. Les différents avatars de Morrigan qui s’éparpillent un peu partout en Europe relèvent du même procédé : la déesse de la guerre « rivale et auxiliaire du héros par excellence » était aussi Dana,  bonne et fertile ou Epona qui portait les guerriers sur son dos (c’est un cheval), Macha qui condamna les Ulates à être aussi faibles qu’une femme en couche après avoir couru un marathon pendant son propre accouchement, ou encore Etain, dont on joua la main aux échecs. Mentionnons pour finir Rhiannon, qui servit de certificat de naissance bien royale dans plusieurs récits gallois.

Les Nornes tissant les fils du destin
Au nord, Chicago a trouvé les Valkyries, elles sont souvent décrites comme des guerrières, mais elles ressemblaient plutôt à des charognards, qui cherchaient les morts sur les champs de bataille et les menaient au Valhalla, montées sur des loups. Freyja est la première des Valkyries. Elles se confondent parfois avec les trois Nornes (le passé, le présent et l’avenir), qui tissaient le fil du destin de tous les mondes (oui, ça rappelle les Parques). Leur pouvoir était en cela supérieur à celui des dieux, dont elles déterminaient également la destinée. Hel les rejoint, déesse de la guerre et des morts qui ne se distinguait pas vraiment de Freyja. A priori ni bonne ni mauvaise, cette figure a été particulièrement maltraitée par l’Eglise, qui avait le souci d’en faire une entité diabolique. Son nom fut ainsi à l’origine de l’enfer anglais.




Les remords d'Oreste par William-Adoplhe Bouguereau (1862)
Dans la mythologie grecque, les Érinyes sont des déesses persécutrices. Au nombre de trois chez Virgile, elles se nommaient Mégère (la Haine), Tisiphone (la Vengeance) et Alecto (l’Implacable). Hécate appartient quant à elle à la triade lunaire, elle représentait la lune noire (mort), tandis que Séléné incarnait la pleine lune (naissance) et Artémis son croissant (maturité). Comme Morrigan, elle choisissait les morts sur les champs de bataille et exhortait les champions à l’exploit.

Tuchulcha était elle aussi une divinité chtonienne, dans la mythologie étrusque (Italie). Son genre n’est pas définitivement établi, mais avec son apparence de vautour, elle trouve sa place au côté de Kali.

Monolithe de Coatlicue
En Amérique centrale, vers -1700, Coatlicue est celle qui ressemble le plus à Kali : elle était une déesse-mère vénérée par les Aztèques, également maîtresse du feu, de la terre, de la vie et de la mort. Ses représentations la montrent portant un pagne fait de mains, de cœurs et de têtes coupés : ce sont les membres de ses enfants, qu’elle porte pour les purifier. Ses seins pendent d’avoir allaité les dieux et les héros qu’elle a engendrés. Ses pieds et ses mains sont pourvus de longues griffes, qui lui permettaient de creuser les tombes. Elle était la gardienne des femmes mortes en couche. Mais c’était avant tout une femme ! Elle était donc l’épouse de Mixcoatl, et la mère de 400 enfants (les Centzon Huitznaua et Centzon Mimizcoa, à savoir les étoiles) et d’une fille guerrière, Coyolxauhqui. Or, un jour qu’elle balayait le temple *soupire d’ennui*, une boule de plume lui tomba sur la poitrine et paf, elle tomba enceinte. Il y a des jours, vraiment, on se sent le locus de contrôle très, très loin, non ? 


Pierre de Coyolxauhqui
Voyant sa mère parturiente, Coyolxauhqui monta ses frères-étoiles contre leur mère, qu’ils éventrèrent. De son utérus grand ouvert sortit tout armé Huitzilopochtli (ça doit se prononcer weethziilaupochktlee), qui vengea sa mère en massacrant tout le monde. La nuit tomba (ploum ploum ploum).




Nous avons là une belle brochette de folles furieuses. Alors que les pouvoirs d’Ishtar étaient dangereux et imprévisibles, cette puissance est maintenant canalisée, utilisée pour protéger et marquer sa souveraineté : la mort, le temps et le pouvoir domestiqués !

Ce symbole de domestication que porte la femme va se confirmer dans les siècles à venir, avec des applications moins spirituelles…


A suivre : la Déesse Serpent !


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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...