Blue Prince – Critique conciliante et carnet d'enquête

 


Le saviez-vous ? À la base, Dogubomb, le studio au développement de Blue Prince, fait des pubs, des films, des clips, pour Netflix, ABC ou pour Universal. Basé à Hollywood, leur truc c’est le visuel, les voix chaudes et rocailleuses et la 3D qui raconte des histoires en quelques mots. Et puis un jour, ils ont décidé de faire un jeu. Un jeu qui va prendre la tête à des milliers de gameureuses et de streameureuses, et qui a déjà marqué l’année vidéoludique 2025.


Sommaire de l’article

Le pitch

J’aime le cel-shading

De la RNG et du roguelike dans mon metroidbrainia !

Les rouges, les noirs et les bleus

Conclus, Volu

 

Le pitch

 

L'aventure commence !

 

Vous êtes Simon, jeune héritier de votre oncle récemment décédé, Herbert S. Sinclair. Il vous lègue son manoir mais attention : vous ne détiendrez vraiment son héritage qu’à la condition que vous atteigniez la pièce 46 du manoir qui ne contient que 45 pièces… 

Autre subtilité : lorsque vous ouvrez une porte, vous ne savez jamais ce qui se trouvera derrière. Votre exploration, a priori aléatoire, donc, s’annonce semée d’embûches, d’autant que ce manoir mécanique fort mystérieux dispose également d’un système de sécurité qui se renforce au fur et à mesure de votre progression : plus vous approchez de l’antichambre de la pièce 46, plus vous rencontrerez de portes verrouillées.

Ah, encore une subtilité : vous disposez d’un nombre limité de pas chaque jour pour traverser le manoir. 50 pour commencer, qui se décomptent à chaque fois que vous changez de pièce.

Le manoir est en lui-même un petit monde autonome : vous y trouverez des cuisines et des chambres pour restaurer votre nombre de pas, mais aussi des magasins, des espaces verts et des ateliers de fabrication pour acquérir tout un tas d’objets indispensables à l’exploration, clés, pelle, marteau, détecteur de métaux et j’en passe. Votre parcours est toujours différent et toujours stratégique, il varie d'un jour à l'autre en fonction de votre objectif du moment : atteindre la Room 46, vider un réservoir, activer telle ou telle pièce... Blue Prince est un jeu où l’on creuse, à tous les sens du terme. Il vous faudra prendre des notes, vous allez faire ça sur un post-il pour commencer, puis vous allez chercher des feuilles volantes et puis finalement, ouvrir un cahier. Y aura des ratures partout, votre téléphone sera encombré de screenshots, votre anxiété va grimper… mais j’ai la solution !! Je vous ai confectionné un petit livret d’enquête appelé à s’enrichir mais qui sera une excellente base pour orienter vos recherches. Il contient une dose minimum de spoil, ça ne vous empêchera vraiment pas de réfléchir par vous-même, c’est juste un organisateur de prise de notes qui oriente habilement (ou pas) vos pistes de recherche.

 

 

Le concept vous tente ? Alors vous êtes prêt·e à bruteforce des coffres forts, casser des murs et plancher pendant des heures sur des énigmes qui font appel à la phonétique, les maths, la logique, et à vous frotter à la REDOUTABLE manière qu’on les anglais de MAL écrire l’heure (et les dates) (et les unités de mesure).

 

J’aime le cel-shading

 

L'entrée du manoir

Le jeu est beau. Très agréable à parcourir, il bénéficie d’une 3D pas trop gourmande qui donne l’impression d’être dans une BD, qu’on appelle le cel-shading : les contours sont crayonnés, les couleurs douces et votre environnement parfaitement lisible (ce qui pose parfois problème avec de la 3D aux textures « réalistes »).

Cette DA se prête bien au concept du jeu. Après tout, vous êtes dans un manoir magiquement animé ! Vous y êtes également parfaitement seul : vous ne croiserez pas beaucoup d’êtres vivants dans Blue Prince (seulement de paisibles animaux) et la solitude vous fera craindre, au début, quelque jump scare ou autre mauvaises surprise. Vous ne craignez rien, rassurez-vous ! Vous êtes dans un monde calme, silencieux, où rien ne vous menace.

L’ambiance sonore est du même acabit : discrète, tranquille, avec quelques envolées lyriques aux moments qui le méritent bien (quand vous ouvrez enfin cette foutue porte 46 !), même le bruit de vos pas restent feutrés (vous avez essayé The Painscreek killings ? Le jeu est cool mais vraiment, j’en pouvais plus de cette boucle de 3 notes au piano et le martèlement de mes pas) (et en plus y a des jump scare).

Le jeu se joue parfaitement bien à la manette (j’aime ma manette) et tourne parfaitement sur ma machine qui était déjà OK-tier il y a 5 ans. Je n’ai pas croisé un seul bug en plusieurs dizaines d’heures de jeu. Que demande le peuple ?

Peut-être qu’il se demande quelles mécaniques organisent cet incroyable concept de manoir aux portes de Schrödinger ? Venons-en aux inspirations et à son système de jeu.

 

De la RNG et du roguelike dans mon metroidbrainia !


Un choix devant chaque porte.


L’inspiration la plus directe de Tonda Ros, le concepteur de Blue Prince, c’est un livre-jeu, Maze, Solve The World’s Most Challenging Puzzle, de Christopher Manson. Le livre, sorti en 1985, est constitué de différentes illustrations de pièces constituant un labyrinthe et le but était de se rendre de la pièce 1 à la pièce 45 en seulement 16 étapes. Il y avait alors une récompense de 10 000 dollars à celleux qui y parviendrait (spoiler : personne n’y est parvenu, mais 12 personnes s’en sont approché dans les 2 ans impartis par le concours et se sont partagé la cagnotte). Cerise sur le gâteau : c’est Manson qui a réalisé les dessins qui forment des paires minimales dans chaque pièces du manoir de Blue Prince.

Autre inspiration majeure du jeu : La Maison des Feuilles, de Mark Z. Danielewski, ouvrage publié en 2000 lui-même labyrinthique, dans lequel les personnages et lae lecteurice se perdent dans un appartement qui se révèle plus grand à l’intérieur que de l’extérieur.

Comme on peut le prévoir, vous cherchez (symboliquement) le Minotaure : les labyrinthes sont toujours faits pour dissimuler des secrets monstrueux.

Cette narration non-linéaire, en arbre, en spirale ou en zig-zag, qui demande des explorations successives et de la prise d’indices soutenue, est la marque d’un genre vidéoludique qui a un nom depuis 2015 : le metroidbrainia. Tout comme les jeux metroidvania, le jeu progresse quand vous ouvrez des portes. Sauf qu’ici, la clé c’est la connaissance. Petit à petit, énigme après énigme, vous n’avancez pas tant dans l’espace du jeu que dans son histoire.

Le genre commence sérieusement à s’étoffer, avec des titres qui ont marqué l’industrie du jeu vidéo comme Outer Wilds, Return of the Obra Dinn, Her Story, Tunic, ou même, quand on y pense, les Ace Attorney. Tenda Ros, quand il parle de l’élaboration de son jeu (qui a commencé en 2016, après avoir visionné le documentaire Indie Game : The Movie, actuellement visionnable sur Prime), évoque des inspirations directes comme The Witness, Myst et Gone Home. Knowledge is the Key.

Blue Prince fait appel à une autre mécanique bien connue des gamers : le retour au point de départ, les poches vides – ou presque. À ce titre, le jeu est quasiment un roguelike, chaque fin de journée s’apparentant à une petite mort. Mais heureusement, ce n’est pas vraiment un départ de zéro : en chemin, vous avez pris des notes (BEAUCOUP de notes), vous avez appris des trucs et vous avez un peu amélioré votre personnage, ici sous la forme d’objets qui restent dans votre inventaire, quelques sous de salaire durement mérités, quelques gemmes. Bref, vous progressez.

Enfin, dernier ingrédient de ce BANGER (j’ai pas peur des mots) : la RNG (pour Random Number Generator), grand méchant loup du gamer skillé mais facilement frustré, qui a fait hululer de douleur tant de joueureuses sur les forums.

 

 

J’ai une théorie sur la haine de la RNG : c’est de droite. Cette détestation est portée par la certitude chevillée que la victoire ne doit dépendre que d’une chose : les compétences du joueur. C’est de la méritocratie appliquée au jeu vidéo. Les aléas de la vie ? De la chance ? Le hasard des rencontres, les impondérables, le hasard ? Naaaah, très peu pour lui, VRAI HOMME SE FAIT SEUL.  Il est né avec un don (héritage, intelligence, réflexes…) et vous êtes là, à lui casser la baraque ??? La RNG c’est la vie, c’est l’injustice, c’est le struggle for life, et vivre avec, reconnaitre son existence et lutter pour équilibrer la balance, c’est de gauche. Voilà, je pose ça là.

Bref, dans Blue Prince, vous n’êtes pas tout à fait au contrôle et cela lui donne un aspect de die & retry trop injuste qui en frustrera plus d’un·e. L’alignement des conditions nécessaires à la résolution de certaines énigmes peut paraitre parfaitement insurmontable et pourtant… vous y arriverez, parce qu’après quelques dizaines de journées dans le jeu, vous comprenez que vous pouvez influencer cette RNG. En effet, certains objets, quelques mécaniques et bonus vous donnent le droit de décider à quelle fréquence ou dans quelles conditions vous pourrez faire apparaitre telle ou telle pièce. Et ça change tout ! Ce ne sont plus les compétences de lae joueureuse qui sont récompensées, mais sa vivacité d’esprit, sa patience, sa persévérance. Et puis, surtout, il y a toujours plusieurs façons de résoudre le même problème dans Blue Prince...


Les rouges, les noirs et les bleus

 

Royalistes vs royalistes plus royalistes que le roi.

 

Woke Blue Prince, alors ? Oui ! Vous ne le percevrez pas immédiatement, mais vous aurez quelques indices, avant d’ouvrir la salle 46, que le propos est politique. Une fois cette « ultime » porte ouverte, ça devient très très clair : le monde fictionnel de Blue Prince est en proie au fascisme.

Délire sur la couleur des drapeaux, censure rampante, caviardage de livres d’histoire : il y a des choses qui ne doivent pas être dites… Découvrir ces secrets-là devient alors votre nouvelle mission.

C’est le second souffle du jeu, et de quelle ampleur ! Ce qui semblait être un puzzle-game labyrinthique un peu corsé se révèle être en réalité une redoutable machine à énigmes. Si vous avez eu besoin de recourir à des soluces, vous avez forcément ressenti ce que j’ai ressenti : un rabbit hole dantesque, où chaque page que vous ouvrez vous révèle des secrets et des solutions que vous n’aviez même pas soupçonnées.

Le hic, et c’est un problème qui n’aura malheureusement jamais de solution, c’est la langue du jeu. Entièrement en anglais, truffé de jeux de mots intraduisibles et de références que seules les anglophones peuvent saisir, vous êtes confronté·e à une GRANDE quantité de livres et de messages délivrant du lore dans la langue de Kate Bush (propos obscurs inclus). Or, il va falloir MAITRISER ce lore pour comprendre et compléter le jeu.

Oh, peut-être que vous faites partie de ces gen·tes qui ne souhaitent pas particulièrement compléter un jeu ? Je préfère ne pas vous connaître, laissez-moi tranquille ! Laissez-moi ici, au milieu de mes dizaines de pages de notes, à relancer ma 150e journée de jeu, les pouces meurtris, le cerveau embrumé et une to-do list plus longue qu’un jour sans pain. Laissez-moi. Vous allez me ralentir.

Hum, bref, admettons donc que vous VOULEZ compléter ce jeu, mais que vous butez sur la traduction de dizaines de pages de certains livres qui vous rincent la cervelle. Je vais vous faire un topo, nécessairement truffé de spoilers, venez pas couiner que je vous ai gâché le plaisir hein !

 

 

*** SPOILERS ZONE***

 

Il était une fois, un grand royaume à l’est du monde, Orindia. La couleur de son drapeau était le noir et son premier roi était Oris. Le quatrième roi du pays, Desilet avait 3 enfants. À sa mort, il leur confia à chacun·e une part du royaume, qui se retrouva donc découpé en 3 « pays » : Arch Aries au nord, Eraja au sud et Orindia Aries au centre. L’adelphie régnait en bonne intelligence sur leurs royaumes respectifs et entretenait de bonnes relations entre elleux.

Les choses tournent mal après le règne de Desilet III. Ce bon roi d’Orindia Aries était très proche de son peuple et la caste des nobles, résidant à Fenn, n’attendait que sa mort pour rétablir une monarchie bien dure, bien absolue. Rendez-vous compte, le roi avait carrément déplacé sa capitale des montagnes de Reddington, où se trouve le château royal, vers Oris, pour être plus proche de son peuple !! Tandis que Desilet IV, le moins aimé des fils de Desilet III, monte sur le trône, le prince Leerson (de la ville de Fenn) s’auto-proclame vrai monarque à la tête de l’insurrection des nobles. Desilet IV mobilise alors son armée et s’ensuit 22 ans d’une longue guerre qui décimera la population de Fenn et réduira le royaume en cendres. Nuance et Arch Aries entrent alors dans la danse pour s’opposer à Desilet IV et empêcher le massacre. En 1886, la cité de Fenn est victorieuse et un nouveau roi monte sur le trône, le Général Tescin. Le pays est renommé Fenn Aries et habillé de rouge. Au passage, on brûle les drapeaux noirs. La famille royale, quant à elle, a fui le pays pour se réfugier au sud, à Eraja. C’est le monde autoritaire et gouverné par l’armée dans lequel vous vivez depuis.

Sauf que…

 

Des nouvelles de la familles royale.

Vous débarquez à Reddington. Vous vous souvenez, la première capitale des rois Oridiens… Vous n’y trouverez pas seulement la tombe de Desilet III, mais également une grande révélation : vous êtes son descendant, via votre mère Marigold, elle-même fille de Clara Epsen, qui lui révèle dans une lettre entièrement rédigée en Erajan (et que vous trouverez sur son tombeau dans la Tombe) qu’elle n’est ni une Epsen ni une Sinclair, mais une Je Ari, branche matrilinéaire d’Erajan qui s’est uni à la famille royale de Desilet III après son exil. Vous êtes donc de sang royal et vous pouvez réclamer la couronne !

Sauf que…

Marigold n’avait pas l’intention de rétablir la monarchie, elle. Défiant les rouges, reniant les noirs, elle voulait… du bleu. Et c’est la mission qu’elle vous confie. Devenez le Prince Bleu.

 

*** SPOILERS ZONE***

 

 

C’est bon, pas trop mal à la tête ? (moi si, j’ai une migraine de l’enfer aujourd’hui). Si vous n'avez pas eu assez de lore pour aujourd'hui, vous pouvez toujours regarder cette vidéo ci-dessous, elle vous en dira encore plus (mais contient évidemment beaucoup, beaucoup de spoil).

 


 

Alors, j’avoue, l’usage des couleurs m’a un peu perturbée. Chez nous, en France, le rouge ce n’est pas seulement le communisme, c’est surtout la révolution, tandis que nous associons le noir à l’anarchisme. Le bleu, quant à lui, sur notre drapeau du moins, représente le peuple. Je ne sais pas trop par quelle réflexion est passé Tonda Ros pour la distribution des couleurs, mais je me suis vraiment demandé, avant de comprendre le fin mot de l’histoire, si on était vraiment en train d’assister à la chute du fascisme communiste face à la royauté victorieuse… Un genre de wokisme de droite du coup ?

Et puis, finalement, non, ou pas tout à fait… disons que vous seriez un genre de roi gentil, un nouveau Desilet IV. Mais un roi quand même, qui mériterait, à mon avis et comme tous les rois une coupe bien courte, dégagée derrière les oreilles.

Mais bref, ce n’est que mon avis et le jeu donne par ailleurs quelques autres signes, certes un peu timides, de progressisme narratif, avec son vieux milliardaire excentrique clairement amoureux de son valet et des ouvrages pour enfants qui prônent la tolérance dans lesquels se reconnaîtront bien des neuroA (le Dare Bird).

 

Conclus, Volu


Blue Prince sera plus que probablement mon GOTY 2025. J’adore me creuser les méninges et le jeu est particulièrement agréable à jouer à deux. La DA est franchement chouette, l’ambiance détendue et le challenge réel. Il promet des dizaines d’heures de jeu ; je n’en ai pas encore vu la fin, idée qui me réjouit.

Les énigmes sont franchement horriblement retorses pour certaines d’entre elles, mais ne cédez pas au découragement. Je n’ai vu aucun·e streameureuse parvenir à le boucler sans l’aide de son tchat dopé aux soluces, autorisez-vous d’en ouvrir une à l’occasion.

Et si vous êtes allergique à la RNG… considérez que ça pourrait être une forme de thérapie.


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