Silence ! (1)


Le silence de la tombe,
Julien Dillens, 1896 

Chut.

Écoute….

Tu entends ?

Tu entends ce silence ?

T’es toi quand tu parles.


En me lançant dans ce cours, je savais que j’apprendrais des choses. En revanche je ne pensais pas en apprendre autant sur moi. Mon inscription n’avait certainement pas rien à voir avec le fait que j’ai moi-même été victime de violences, je m’attendais à ce qu’il résonne avec ma propre expérience. Mais ça a été plus loin que ça. Il m’a expliqué des choses que je n’avais pas forcément intégrées ou comprises ; il m’a permis d’avoir une vision plus haute et plus globale de la situation (« Nous sommes légion », expression qui nous sera bien utile demain) ; enfin, j’ai trouvé un drôle de dynamisme : un mouvement qui consiste à me voir prise dans un système qui me dépasse, ancien, millénaire et très puissant (je vis en patriarcat) et aussi comme une individu qui a une expérience particulière de ce système. De ma place de soumise normale, j’ai une vue singulière du rôle que je pourrais jouer… si je m’éveillais.

La métaphore du sommeil est commode : l’anesthésie émotionnelle, qui est une conséquence post-traumatique connue et reconnue, est un sommeil de la conscience qui assourdit la douleur. L’être endormi.e possède plusieurs caractéristiques qu’il partage avec la femme victime de violences et particulièrement la femme violée :

- immobilité
- passivité
- inconscience
- activité mentale intense
- position étendue
- silence

Ces caractéristiques, d’ailleurs, sont  semblables à celles d’un.e mort.e.

Maintenant que j’ai récupéré ma mobilité, mon autonomie physique et la conscience de mon environnement, maintenant que je suis debout et que je ne cauchemarde plus, j’affronte le dernier ennemi : le silence. Celui de mes agresseurs bien sûr, celui de celleux qui ont collaboré à sa perpétuation : je n’ai toujours pas vraiment parler avec elleux, je n’ai pas vraiment eu d’aveux, par contre j’ai eu beaucoup de mensonges. J’estime vivre toujours dans ce silence.

Mais le pire silence, celui qui est le plus présent au quotidien, dans ma vie, c’est le silence de tous les autres. Le silence du monde sur ce que vivent les femmes, son refus de prendre position sur la violence des hommes. La censure de la pudibonderie, les injonctions à me taire parce que je suis une femme, à dissimuler mes prises de liberté, l’omniprésence du mensonge dans l’éducation des enfants. Le silence, c’est le lubrifiant du patriarcat. C’est son huile, il grince, il rouille et il s’écroule sans lui.

J’en ai marre du silence, ça me gêne. C’est une fosse à caca, quasiment. Ça pue, ça craint. On assassine dans vos « jardins secrets », on viole, on détruit. Qu’est-ce que vous mentez ! Le contraire du silence ? La Vérité !

D’ailleurs, quand on observe les différentes acceptations de ce mot, on remarque qu’il n’est pas tout blanc, pas tout léger. Il est lacunaire, ai-je envie de dire, plutôt problématique. Il est vigilant aussi, il suspend l’attention à son plus haut degré. Il est manquant et pourtant pas transparent, le silence ment souvent ; il tue aussi.

Silence 
Substantif masculin 
Du latin silentium, le silence 
1) Absence de bruit dans un lieu calme. Travailler dans le silence. Faire silence. 
2) Action, fait de se taire, de ne rien dire. Cette déclaration a été accueillie par un silence glacial. 
3) Fait de cesser de donner de ses nouvelles, notamment par lettre. S'inquiéter du silence d'un ami. 
4) Absence de mention de quelque chose dans un écrit. Le silence de la loi sur ce délit. 
5) En musique, interruption plus ou moins longue du son ; signe qui sert à indiquer cette interruption. 

Dérivés 
Verbes : Silencer, silencier 
Noms : un silencieux, une silenciation 
Adjectifs : silencieuse, silencieux 
Adverbe : silencieusement 
Expressions 
la loi du silence, le monde du silence, une minute de silence, un mur de silence, un silence de mort/sépulcral, un silence bavard/pesant/de plomb…, imposer le silence, passer quelque chose sous silence, réduire au silence, silence radio, silence ! on tourne, garder le silence, s’emmurer dans le silence, percer le silence, rompre le silence 
Synonymes 
arrêt, calme, discrétion, insonorité, interruption, lacune, mutisme, mystère, omission, paix, pause, repos, réticence, secret, soupir, temps, tranquillité, videchut, la ferme, motus, ta gueule 
Antonymes 
agitation, animation, aveu, babil, barouf, bavardage, beuglement, boucan, bourdonnement, bousin, bruissement, bruit, cailletage, caquet, chahut, chuchotement, clameur, cohue, confession, conversation, correspondance, cri, dialogue, épanchement, expression, faconde, fracas, hourvari, hurlement, loquacité, parole, raffut, tapage, tumulte, vacarme

 

C’est un mot très féminin, vous ne trouvez pas ? Dans le système binaire qui façonne le patriarcat, le silence est l’apanage des femmes. Ça leur va bien, de base. Dans un monde où les hommes doivent faire du bruit, les femmes se taisent. Ce sont de très mauvaises habitudes, qui portent un grand préjudice aux femmes. Avant de commencer cette recherche, j’avais comme le sentiment que le silence est le bât qui nous blesse. Mais dans quelle mesure ?

Je n’ai rien contre le silence, fondamentalement. Au contraire, c’est un lieu que j’adore. Parce que le silence est loin d’être du vide. Quand on se penche dessus, on voit qu’il a toujours du sens. Il y a des silences qui parlent d’eux-mêmes, et d’autres qui sont des cris réprimés. Comment on fait la différence entre un bon et un mauvais silence ? Comment on sait qu’un silence ment ?

Pour conclure cette première partie, j’avais envie de partager une anecdote supercoustillante malgré la poussière qui s’est accumulé dessus avec le temps… juste pour qu’on soit bien toustes persuadé.e.s que le silence est un lieu clivant. Le silence peut étouffer la réalité, mais il ne peut pas l'empêcher d'avoir eu lieu. Voici l’histoire édifiante de la femme et de l’homme qui ont parlé alors qu’ils auraient dû/pu se taire - et qui ont fait naître le droit au silence aux États-Unis.

Le sais-tu ?

Ernesto Arturo Miranda
Aux États-Unis, l’arrêté Miranda vise à garantir les droits d’une personne en état d’arrestation, en particulier celui de se taire. On le connaît toustes parce qu’on a déjà toustes entendu un policier de série américaine prononcer « vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ». Cet arrêté a été rendu par la Cour Suprême en 1966, à l’issue de l’affaire Miranda v. Arizona.

Ernesto Arturo Miranda est un jeune homme né à Mesa (Arizona), à l’enfance douloureuse (il perd sa mère et il ne s’entend pas avec son père), pauvre et à l’éducation limitée. Dès sa jeunesse, il a des soucis avec la justice, régulièrement accusé (mais pas toujours convaincu) de vols, de violences et d’infractions sexuelles. En 1963, il est finalement arrêté pour enlèvement et viol d’une jeune fille de 17 ou 18 ans (je n’ai pas réussi à le déterminer), « Lois Ann Jameson » (nom fabriqué pour protéger sa vie privée), jugée déficiente mentale. C’est d’ailleurs le témoignage de son frère, à qui elle a parlé du viol, qui va confondre Miranda. Celui-ci avoue très vite ; trop vite, aussi bien oralement qu’à l’écrit. Il est condamné à 20 à 30 ans de prison, un vol à main armée venant alourdir le dossier. Les uns après les autres, ses avocats vont tenter de casser son jugement pour viol en mettant en avant l’ignorance du suspect de ses propres droits au moment de l’interrogatoire, en particulier celui de ne pas s’auto-incriminer - et ils y parviennent, d’autres affaires similaires étant venues alimenter le débat. Toutes soulèvent la question de l’intimidation policière, qui invalide des aveux extorqués. La condamnation de Miranda est annulée et l’avertissement Miranda voit le jour dans un intense bruit médiatique. Toutefois, Miranda est de nouveau reconnu coupable l’année suivante grâce aux confessions de sa concubine… et de nouveau condamné à 20 ans de prison. Il en sort en 1972, sous caution, et commence à recopier à la main l’avertissement Miranda sur des cartes pour les vendre 1,50 dollars. Il est fréquemment arrêté et fréquemment renvoyé en prison pour de menus larcins jusqu’en 1976, où il est tué lors d’une bagarre au couteau, dans un bar de Phoenix.

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