mardi 19 mars 2013

Patapoufs et Filifers - André Maurois

Quand j’étais gamine, j’ai lu au moins dix fois tout Tintin, au moins. Ça me faisait voyager. À cheval entre Blake et Mortimer, qui me rebutait tout à fait et Indiana Jones, dont j’étais bien sûr amoureuse. Je n’aimais pas Tintin, d’ailleurs, et encore moins son clebs, non, moi j’aimais bien le Capitaine Haddock.

En grandissant, j’ai remarqué une chose : il n’y a pas de personnages féminins dans Tintin (d’ailleurs, Tintin n’a pas de femme, ni le Capitaine, ni le professeur Tournesol, ni Nestor, ni…bref), à l’exception très notable de l'affreuse Castafiore, sa camériste toujours à deux doigts de se trouver mal, plus quelques figurantes, passantes ou servantes. Hergé était un homme de son époque, allez-vous avoir envie de dire... 

Des mondes sans femmes, on en trouve à la pelle dès qu'on quitte la littérature romantique... tout particulièrement au début du siècle précédent. Tintin, donc, mais aussi, chez Maurois. Filifers et Patapoufs, vous connaissez ? Il s'agit d'une "utopie", enfin, un monde inventé, parce que, un beau bourbier surtout. Une histoire exclusivement de bonhommes, un bordel intégral. Il y a UNE femme dedans c’est la femme du Général Rugifer / de Monsieur Double. Or, cette unique Madame Double/Rugifer (elles sont décrites de la même façon), très brièvement évoquée, apparaît comme une femme aimée de tous, douée certainement d’un caractère de fer et au corps rond, dont son mari est follement amoureux, juste en quelques lignes.

J’adore ce conte… mais il n’est plus édité.
Ce qui fait pleins de raisons de vous le raconter, avec toutes celles que j’ai en tête, plus celles dont je ne me doutais même pas avant de me relire là tout de suite, voyez. Il était une fois…


Filifers et Patapoufs, c’est l’histoire de la famille Double… Le papa, la maman et leurs deux enfants. Le premier est comme son père : ambitieux et discipliné. Le second comme sa mère : calme, doux, avec une légère tendance à l’embonpoint. Les enfants Double et leur père, après un repas qui ne va jamais assez vite pour ce dernier, vont ce jour-là se promener dans la forêt de Fontainebleau (apparemment Mme Double reste à la maison...).

C’est beau, la forêt de Fontainebleau, et moi ça me parle énormément, parce que avant avant, quand j’étais toute môme (en même temps que je lisais Tintin), j’y passais un certain nombre de mes week-ends, avec mon père. Et pareil, il nous laissait nous perdre et prendre tous les risques qu’on voulait parfaitement seuls pendant qu’il faisait je ne sais quoi. Les enfants Double se retrouvent donc à crapahuter parmi les rochers et les résineux, les pieds dans ce sable de cendre lourde… Vous sentez, vous sentez ???
Ils grimpent, évidemment, la Roche Jumelle, celle qui a deux gros blocs posés l’un contre l’autre… Là-haut, ils se rendent compte que c’est en fait une cheminée, et qu’ils peuvent y descendre…
De chute en trous, puis menés sur un escalier mobile, ils découvrent le monde du Sous-Sol. Il n’y a pas de soleil ici, mais de gros globes lumineux font comme si. Ils aboutissent sur une jetée. Là, un employé les trie… Les gros d’un côté, les maigres de l’autre, et une balance fait office d’arbitre s’il y a contestation.

Maurois ne précise pas le poids-seuil. Mais il décrit les deux peuples, les deux enfants étant amenés à être séparés : l’un emprunte le bateau de la ligne de Filiport, l’autre celui de la ligne de Pataport. Ils font ainsi connaissance avec la population de ces deux territoires, bien distincts.

Les Filifers sont comme leur nom l’indique : filiforme, de fer. Ils travaillent tous les jours, adorent compter, détestent manger ou perdre leur temps. Ce sont les as de la discipline, de redoutables guerriers, et d’ailleurs, des gens belliqueux de manière générale. Ils vivent en République, la République des Filifers, avec pour président un certain Rugifer… Un gars qui a une manie : il a toujours besoin de dire deux mots méchants à tout le monde, mais seulement deux, et pas un de plus.
C’est d’ailleurs là qu’il est fait mention de Madame Rugifer.


Les Patapoufs sont des machines à manger. Ils détestent travailler et quand cela leur arrive, ça ne dépasse jamais les maîtresses-règles de leur société : la sieste horaire (toutes les heures), précédée du repas horaire (idem). Ce sont des êtres doux et débonnaires, arrangeants, sans agressivité ni prétention. Ils vénèrent leur roi, le plus gros qu’ils n’aient jamais eu, le Roi Obésapouf XXXII.
On imagine déjà ce que ça risque de donner, si d’aventure, les Filifers viennent à s’en prendre aux Patapoufs… Ce qui ne manque pas d’arriver, car les deux peuples se disputent une île, entre leur deux pays. Cette île s’appelle Île de Filipouf d’un côté (je ne me souviens jamais lequel), et Île de Patafer de l’autre.

Les deux enfants débarquent dans cet imbroglio diplomatique, chacun dans un camp. Tous deux deviennent – les Surfaciens sont très prisés dans les états du Sous-Sol – le secrétaire, l’un d’un professeur filiférien, l’autre d’un noble Patapouf. Il se trouve que ces deux personnages ont été désignés par leur peuple respectif pour tenir lieu d’émissaires pour une conférence au sommet… Ainsi les deux enfants-secrétaires se retrouvent-ils aux premières loges pour assister à l’échec de la diplomatie (forcément, ayant raté plusieurs siestes et repas horaires, et  juste avant coincés dans les portes tournantes du bâtiment érigé pour l’occasion sur la frontière, à Patafiole, ils n’étaient pas super en forme les Patapoufs, ils ont eu des mots malheureux qui ont vexé les émissaires Filifers, qui ont pris la mouche un peu vite, il faut le reconnaître). Tout ça pour une histoire de nom sur cette fichue île… Les Patapoufs étaient prêts à faire des concessions, mais ils n’en ont même pas eu le temps.

La guerre est carrément déclarée, il déconne pas, le Général Tactifer. Et comme les Patapoufs ont toujours une guerre de retard, c’est bien connu, il ne se force même pas pour envahir tout ce gros monde. Pendant que les Patapoufs guettent l’ennemi à la frontière, au milieu du désert de Sahapouf, terrés dans de larges tranchées en forme d'outre (une sacrée invention), les Filifers attaquent par voie de mer. C’est plié en deux sets. Ils indexent le territoire patapouf puis l’île sans coup férir, avant de se demander quel sort réserver au peuple conquis. Une longue période d'Occupation commence…
C’est à se demander, nom d’une pipe en mousse, s’il ne l’a pas fait exprès ce Président Rugifer… En tout cas, pas Maurois ! Vous comprenez, à force de vivre au milieu des Patafoufs, ben… les Filifers ont commencé à apprécier les mœurs autochtones. Bon, la sieste horaire, faut peut-être pas déconner, mais la bonne chair, ça commence à leur plaire, se lever un peu moins tôt, jouer au ballon et puis, les jeunes filles patapoufs… Les femmes Filifers, quant à elles, réclament l’ouverture de pâtisseries. C’est ainsi, que petit à petit, les Filifers sont devenus de plus en plus… indulgents, à l’égard des Patapoufs.

Ainsi, après quelques temps de réflexion, et des élections de députés qui ont vu tous les postes-clés être raflés par les Patapoufs, le Président Rugifer décide de… restaurer le roi Obésapouf, sans lui donner aucun pouvoir, s’autoproclamer Chancelier du Roi, supprimer le Ministère de l’Amaigrissement qui entendait mettre au pas les Patapoufs, fondre les deux territoires en un seul : « Les Royaumes-Unis du Sous-Sol », avec pour constitution celle des Filifers, inchangée.

Après cela, parce que les Filifers sont devenus un peu plus coulants et que les Patapoufs l’ont toujours été, la paix s’installe… enfin. Et les deux enfants décident de rentrer chez eux. Ils retrouvent leur père, qui les cherchait sans inquiétude : le temps, dans les pays du Sous-Sol, passe beaucoup moins vite, et ces mois n’ont été que quelques heures.


Maurois n’aimait pas les histoires mièvres, pour les enfants. Avouez que ce conte est carabiné, avec la guerre très bien décrite, des morts et tout, pire que le Petit Poucet. Il a été écrit en 1937 !

Revenons à notre question : où sont les femmes ? J’ai souligné les passages, pratique ! Bien entendu, elles sont partout, comme tout le monde, comme les hommes, elles tiennent des pâtisseries ou font la classe, mais elles ne sont pas là où ça compte, elles ne sont personne, elles sont « les femmes ». Maurois donne à la société filiférienne les attributs d’un homme politique, d’un général et d’un professeur, semblable au roi, au noble et au savant Patapouf. Mais pas de femme. Les femmes, elles mangent.

Je ne sais pas si c’est négatif en soi, ce que ça veut dire si ça veut dire quelque chose. Je crois qu’on n’a pas envie de jouer à la guerre. On veut bien se prendre la tête tous les jours sur des trucs minuscules, mais on n’a pas plus que ça envie d’aller sur Mars, partir en campagne électorale ou creuser des puits de pétrole. Disons que ça s’est pas fait sentir des masses ces siècles derniers. On est des Patapoufs, il suffit de nous voir enceintes.

Et de même que les Filifers tombent facilement amoureux des jeunes filles Patapoufs, les Patapoufs se sentent parfois pousser des ailes Filifers, et aimeraient bien, sous le règne éclairé de leur maître, ne pas se sentir trop sujet.

Ah, et vous vous demandez peut-être : et l’île alors ? L’Île de Patafer / Filipouf ?

Elle est restée ce qu’elle a toujours été : un lieu « mixte ». Indexée, bien entendu, sous la coupe Filifer au sein des « Royaumes-Unis », mais libre de s’épanouir librement, suppute-t-on, comme partout ailleurs dans le pays. Comment l’appelle-ton, désormais ?

L’Île Rose !

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...