samedi 14 décembre 2013

La femme squelette - Clarissa Pinkola Estés

Un conte traditionnel Inuit, écrit et interprété par Clarissa Pinkola Estés dans son ouvrage Femmes qui courent avec les loups. Vous trouverez des extraits de son analyse à la suite du conte.

Bonne lecture !



LA FEMME SQUELETTE 

Elle avait fait quelque chose que son père désapprouvait, mais dont personne ne se souvenait. Toujours est-il que son père l'avait traînée jusqu'à la falaise et précipitée dans la mer. Les poissons avaient mangé sa chair, dévoré ses yeux. Et elle gisait sous les eaux, son squelette ballotté par les courants. 
Un jour, arriva un pêcheur. En fait, ils étaient plus d'un à pêcher à cet endroit, mais celui-ci avait été entraîné bien loin de chez lui et il ignorait que les pêcheurs des environs se tenaient à l'écart de cette crique, disant qu'elle était hantée.
Or, voilà que l'hameçon du pêcheur vint à se prendre dans les os de la cage thoracique de la Femme Squelette. "Oh, pensa le pêcheur, je tiens là une grosse prise !" Il imaginait déjà le nombre de personnes que ce magnifique poisson allait nourrir, combien de temps il durerait, combien de temps il lui permettrait de ne plus retourner pêcher. Alors, tandis qu'il se bagarrait avec ce poids énorme, la mer se mit à bouillonner, secouant son kayak comme un fétu de paille, car celle qui était sous la surface se débattait pour essayer de se libérer. Et plus elle luttait, plus elle s'emmêlait dans la ligne. Elle avait beau faire, elle était inexorablement tirée vers le haut, accrochée par les côtes. 
Le chasseur s'était retourné pour rassembler son filet. Il ne vit donc pas son crâne chauve apparaître au-dessus des vagues. Il ne vit pas non plus les petites créatures coralliennes qui scintillaient dans ses orbites, ni les crustacés sur ses vieilles dents d'ivoire. Quand il se retourna avec son filet, le corps tout entier avait émergé et était suspendu à l'extrémité de son kayak par ses longues dents de devant. 
"Aaaah !" hurla l'homme. De terreur, son cœur fit un bond terrible et ses yeux allèrent se réfugier à l'arrière de sa tête, tandis que ses oreilles devenaient cramoisies. Aaah !" Il lui asséna un coup de pagaie et se mit à pagayer comme un fou vers le rivage. Il ne s'était pas rendu compte qu'elle était entortillée dans sa ligne. Aussi semblait-elle le pourchasser, debout sur ses pieds. Il était de plus en plus terrifié. Il avait beau faire des zigzags, elle suivait, et son haleine dégageait des nuages de vapeur au-dessus de l'eau et ses bras se tendaient, comme pour se saisir de lui et l'entraîner dans les profondeurs. 
"Aaaaaaah !" gémit-il en touchant terre. Il ne fit qu'un bond hors de son kayak et se mit à courir, sa canne à pêche serrée contre lui, avec sa ligne, le cadavre de corail blanc de la Femme Squelette derrière lui, toujours emberlificoté dedans. Il escalada les rochers. Elle suivit. Il se mit à courir sur la toundra gelée. Elle suivit. Il courut sur le poisson qu'on avait mis à sécher dehors, le réduisant en pièces sous ses mukluks. 
Elle suivait tout du long. En vérité, elle s'empara au passage d'un peu de poisson séché et se mit à le manger, car il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était nourrie. Enfin, l'homme atteignit son igloo, plongea dans le tunnel et rentra à l'intérieur à quatre pattes. Hors d'haleine, il resta là, à hoqueter dans l'obscurité, le cœur battant la chamade. Enfin en sécurité, oh oui, oui, grâce aux dieux, Corbeau, oui, merci Corbeau, et Sedna la toute-bienfaisante, en sécurité enfin... 
Et voilà que, lorsqu'il alluma sa lampe à huile de baleine, c'était là, elle était là, recroquevillée sur le sol de neige, un talon par-dessus l'épaule, un genou contre sa cage thoracique, un pied sur le coude. Plus tard, il serait incapable de dire ce qui le poussa - peut-être la lueur du feu adoucit-elle ses traits, ou bien c'était le fait qu'il était un homme seul. 
Toujours est-il que la respiration du pêcheur se fit plus attentive, que, doucement, il tendit ses mains rudes et, avec les mots d'une mère à son enfant, il se mit à la désenchevêtrer de la ligne. 
"Na, na..." Il commença par désentortiller la ligne de ses doigts de pied, puis de ses chevilles. "Na, na..." Il travailla jusqu'à la nuit, jusqu'à ce qu'il la vête de fourrures pour lui tenir chaud. Et les os de la femme Squelette étaient dans l'ordre qui convenait. 
Il fouilla dans ses parements de cuir, prit son silex et se servit de quelques-uns de ses cheveux pour faire un supplément de feu. Tout en huilant le bois précieux de sa canne à pêche, et en moulinant la ligne, il la regardait. Elle, dans ses fourrures, ne disait mot - elle n'osait pas - de peur qu'il s'empare d'elle, la jette sur les rochers et la mette en pièces. 
L'homme commença à somnoler. Il se glissa sous les peaux et bientôt se mit à rêver. Or parfois, dans le sommeil des humains, une larme vient à perler à leur paupière ; nous ignorons quelle sorte de rêve en est la cause, mais ce doit être un rêve triste, ou bien un rêve où s'exprime un désir. C'est ce qui se passa pour cet homme. 
La Femme Squelette vit la larme briller à la lueur du feu et soudain, elle eut terriblement soif. Elle déplia ses os et se glissa vers l'homme endormi, puis posa sa bouche sur la larme. Cette unique larme fut une rivière à ses lèvres assoiffées. Elle but encore et encore, jusqu'à étancher la soif qui la brûlait depuis si longtemps. 
Pendant qu'elle était allongée auprès de lui, elle plongea la main en l'homme endormi et mit au jour son cœur, ce puissant tambour. Elle s'assit et tapa sur les deux côtés du cœur : Boum, boum ! Boum, boum ! 
Tandis qu'elle jouait ainsi, elle se mit à chantonner : "De la chair, de la chair, de la chair !" Et plus elle chantait, plus son corps se couvrait de chair. Elle chanta pour une chevelure, elle chanta pour des yeux, elle chanta pour des mains potelées. Elle chanta pour une fente entre ses jambes, pour des seins longs, assez profonds pour tenir chaud, et tout ce dont une femme a besoin. 
Et quand ce fut terminé, elle chanta pour ôter les vêtements de l'homme endormi et se glissa avec lui dans le lit, peau contre peau. Elle rendit à son corps le tambour magnifique, son cœur, et c'est ainsi qu'ils se réveillèrent, l'un et l'autre emmêlés d'une façon différente, maintenant, après la nuit passée, de bonne et durable façon.
Les gens qui ont oublié ce qui avait causé son malheur, au départ, racontent qu'elle s'en alla avec le pêcheur et qu'ils furent largement nourris par les créatures de la mer qu'elle avait connues durant son séjour sous l'eau. Cette histoire, disent-ils, est vraie, et ils n'ont rien à ajouter.

Tout commence avec cette jeune fille qui a commis une assez grosse bêtise pour qu’on la précipite du haut d’une falaise. On ne sait pas quel crime elle a commis, mais probablement a-t-elle enfreint les règles les plus importantes de sa communauté : les Traditions. On peut imaginer une histoire d’amour inappropriée, ou un droit qu’elle serait arrogé sans l’accord de sa famille…

Cette condamnation la place sur la route du pêcheur, au fond des flots. Elle lui permet aussi de vivre dans un lieu qui n’est normalement pas le sien, le milieu aquatique, ce qui va lui apporter une connaissance bien utile, quand elle aura retrouvé la vie.

Le pêcheur pense avoir ferré un gros poisson, qui lui évitera la faim et le labeur d’en pêcher d’autres.

Mais c’est la femme de sa vie. Elle ne ressemble pas à ce qu’il avait peut-être imaginé. Son premier réflexe est la peur, la panique. Mais il aura beau courir, la fuir et hurler son refus de la connaître mieux, la femme ne va pas le quitter, et lui avec un peu de temps, il va s’habituer à elle, et l’aider à redevenir humaine. Ainsi vont-ils passer les stades successifs du refus, de l’observation, de l’échange des souffles, de la mise en route du cœur… C’est quand elle aura toute sa chair qu’ils s’uniront.

Malgré la justesse du raisonnement, la conclusion  me fait tiquer.


« Quand un contrôle excessif s’exerce sur la vie, il y a de moins en moins de vie à contrôler. » 
« Il est dit que tout ce que vous cherchez vous cherche aussi, depuis longtemps, et vous trouvera si vous restez tranquille. Quand ce sera fait, ne bougez plus. Attendez calmement de voir ce qui va arriver. Restez bien tranquille pour que l’esprit vous trouve. » 
« Les êtres humains dépourvus de sens commun ont tendance à approcher l’amour comme le pêcheur (du conte) : « Ah, j’espère que je vais en prendre un très gros, un qui va me nourrir pendant longtemps, qui va apporter de l’excitation dans ma vie et me la rendre plus facile, un dont je vais pouvoir me vanter auprès des autres chasseurs de retour à la maison. » 
« C’est le besoin de forcer l’amour à se perpétuer dans sa forme la plus positive qui finit par provoquer la mort de l’amour. 
Si les amants ne peuvent supporter ces processus de Vie/Mort/Vie, ils ne peuvent dépasser le stade où seules les hormones s’expriment. » 
« Si macabre que cela paraisse, c’est en fait la première fois que l’occasion de faire preuve de bravoure et connaître l’amour se présente. Aimer, cela veut dire rester avec. Cela veut dire émerger d’un monde de fantasmes pour entrer dans l’univers où l’amour durable est possible, face contre face, os contre os, un cœur tout de dévotion. Aimer, c’est rester quand votre corps vous dit fuis. »

Personnellement, mon corps est mon premier référent, tout particulièrement quand il s'agit d'amour... Or, de corps, la femme squelette n'en a point, alors forcément. Elle serait encore un tas d'eau sous-marin si le pêcheur ne l'avait pas trouvée.

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...