vendredi 29 mars 2013

Alexandrin

J’ai pas poésité depuis des années. La recherche du pied, du ver, de la rime, ça vaut bien une grille de Marc Aussitôt, mais qui me parlerait de moi. Une sorte de casse-tête : allez, vide-la, ta caisse, vide-la de tous ses petits cubes puis remets-les ensemble de manière à ce qu’ils concordent horizontalement, verticalement et en diagonale ! Un carré magique au boyau.
    
J’ai toujours eu un faible pour l’alexandrin. Parce que ceux de Victor ont le don de me faire résonner comme une nef, qu’il a la longueur du souffle et la rondeur de la pensée, qu’il met la rime au carré et donne l’occasion d’apprendre plein de mots compliqués. Avant de le connaître, je croyais déjà tâter de la poésie, j’alignais des phrases que je hachais en vers sans souci de pieds, avec des rimes moyennement riches. J’ai du mal avec les rimes, en fait, des fois ça défigure, je trouve, c’est lourd, c’est annoncé, elle est déjà fade et oubliée quand elle arrive. Je préfère les allitérations intuitives et imprévisibles. Mais bon, on ne fait pas que ce qu’on veut dans la vie. Et puis, a priori, on ne s’affranchit pas de règles qu’on ne connaît pas. Comme dirait l’autre, sans pratique, tout ça n’est rien qu’une sale manie.

Aujourd’hui, cours de poésie. Enfin, juste le B-A-BA, parce que c’est déjà solide et que j’ai mis du temps avant de réussir mes études.

L’alexandrin est donc une structure. Le sonnet, la ballade, le carré ont chacun leurs petites manies, l’alexandrin n’a que les meilleures, qui lui procurent une scansion quasi sacrée.

Pour commencer, il vous faut jouer avec vos doigts ; enfin, moi, c’est comme ça que je fais. Parce que l’alexandrin a 12 pieds de long, ni plus, ni moins. C’est son mètre : 12 pieds, 12 syllabes prononcées.

C’est facile, le seul truc qui vous fera grincer des dents, ce sont ces foutus E. Les e en fin de mots ne comptent que s’ils sont suivis d’une consonne, sinon, ils sont fondus dans la voyelle qui suit, ils sont « muets ». On ne les comptent jamais en fin de vers.

De quoi je cause ? Tu parles Charles :

Je /t’a/do/r(e) à /l’é/gal //de /la /voû/te / noc/turn(e)(Baudelaire)

Les e muets sont entre parenthèses, les autres, ceux qu’on prononce, sont soulignés. On ne dit/compte pas « je ta dore a lé gal », mais « je ta do ra lé gal ». C’est plus joli. Le dernier e ne se prononçant pas, puisqu’en fin de vers, on ne dit pas « noc tur ne », mais « noc turn ». C’est important, vous imaginez, parce qu’à une syllabe près, ça ne fait plus 12.

Ce n’est pas fini. Vous observez une coupure double (la césure) au milieu du vers (les 2 barres), qui sépare le vers en deux hémistiches. À la moitié du vers, à 6 pieds donc, qui ne doit pas tomber au milieu d’un mot. C’est comme ça et pas autrement. Mieux : il doit tomber là où on reprend son souffle, à un endroit naturel, j’ai envie de dire, une virgule souvent.

L’exemple de Baudelaire est forcément le meilleur puisqu’il tord cette règle : on tombe en plein complément du nom, ça brise la proposition. C’est là que Charles est encore plus génial : en fait, son vers n’est pas binaire. On peut le compter en binaire, mais le mieux, c’est de ne pas le faire, et de le saucissonner plutôt en trois.

Car si on en a envie, la césure peut se trouver ailleurs qu’à l’hémistiche, et dans ce cas, il y a deux coupures et donc trois morceaux. C’est le rythme ternaire. Je vous la refais ?

Lecture du vers en rythme binaire : 
Je t’ador(e) à l’égal //de la voûte nocturn(e) 
Lecture en rythme ternaire : 
Je t’ador(e) à // l’égal de la //voûte nocturn(e)

Oh, des nouvelles rimes ! On peut en trouver partout, ça donne une tessiture au poème tout entier quand c’est bien manié, des rimes à la césure, à la rime, à la césure et à la rime, de rime à rime, de césure à césure, dans le même vers, de vers à vers. Tout comme on veut. Bien entendu, la rime qu’on soigne, c’est celle à la rime…

L’alexandrin alterne, figurez-vous, les rimes féminines (les rimes en e muet, donc qui s’achèvent sur un son consonne), et les rimes masculines (toutes les autres, s’achevant sur un son vocalique, voyelle), comme tout poème classique qui veut se faire respecter. Dans un alexandrin comme dans beaucoup d’autres formes de poésie, les rimes vont pas deux, et le poème se construit logiquement en strophes de 4 vers. À l’intérieur de ces blocs, les rimes peuvent être réparties de trois manières :

Rimes plates : AABB
Rimes croisées : ABAB
Rimes embrassées : ABBA

Enfin, elles sont dites pauvres si elles n’ont qu’un son en commun  (pensées/croisées), suffisantes si elles en ont deux (attends / longtemps), riches si elles ont trois sons en commun (Harfleur/ fleur).

Maëstro.

Demain, dès l'aube 

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, 
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. 
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. 
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. 

Je marcherais les yeux fixés sur mes pensées, 
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, 
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, 
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. 

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, 
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, 
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe 
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. 

Victor Hugo

Quand je vous dis que je suis sentimentale en fait. Le plus classique d’entre les classiques.
Rythme binaire, notez comme ça se lit tout seul, ce qui a permis à des générations d’écoliers de le mémoriser sans trop de peine. C’est le confort de l’alexandrin qui va bien. Les rimes alternent comme de bien entendu, croisées. La ponctuation assiste les césures,  quand elle ne joue pas avec.

Et maintenant... A vos plumes !

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...