samedi 30 novembre 2013

SAS ou l'érotisme machiste colonialiste


SAS, pour Son Altesse Sérénissime, épithète dont s’honore lui-même le héros, Malko Linge, prince autrichien et agent de la CIA. Même si vous n’en avez jamais lu (comme moi il y a peu), vous voyez quand même de quoi je parle… Vous savez, ces jaquettes noires (mais les premières étaient blanches) dans les points presse des gares, avec une pin-up qui tient un flingue. Son auteur, Gérard de Villiers, est décédé le 31 octobre 2013, peu après la sortie de son 200ème titre. Le Pen a suivi le cortège, rendant hommage à cette figure du... colonialisme moderne.

Autant prévenir : c’est machiste, sexiste, raciste. On ne s’étonnera pas de voir la série citée dans cet article tiré des Cahiers d’Histoire, Revue d’Histoire critique, qui s’intéresse au négationnisme colonial qui traîne dans nos universités, nos best sellers… et nos romans de gare.

Je vous conseille vivement la lecture intégrale de l’article, dont le lien est disponible à la fin de cet extrait. Et demain… un extrait de SAS (Le dossier K.), au cas où vous n'auriez pas eu votre comptant de sexisme pour la semaine.


Le négationnisme colonial à l’usage du grand public 
[…] L’essentiel de la campagne négationniste qui se déploie aujourd’hui en matière coloniale taraude le grand public par le biais d’ouvrages de vulgarisation, voire de récits romancés autobiographiques ; la qualité littéraire est souvent absente, mais l’édition et la distribution étant en France ce qu’elles sont, ces ouvrages sont présents dans les librairies de quartier et les kiosques de gare et se vendent à des dizaines de milliers d’exemplaires, quand les publications scientifiques plafonnent à 200 ou 300 pour la plupart. Le constat est le même pour les articles, les dossiers sur la colonisation qui fleurissent dans nombre de magazines grand public et qui répandent souvent des visions réductrices et plus qu’édulcorées de l’histoire coloniale : un véritable « négationnisme du pauvre », qui sait utiliser les références universitaires à titre de caution, mais dépasse largement les débats feutrés qui agitent les amphithéâtres. 
Le phénomène n’est pas récent ; il s’est développé dès la décennie 60 à 70, parallèlement à la décolonisation. Le grand ancêtre en la matière se nommait Jean Lartéguy, qui multiplia les best-sellers, récits d’aventures exotiques aux quatre coins du globe, bâtis grâce à quelques ficelles littéraires en usage depuis Eugène Sue : une action hachée de retournements, un scénario très inspiré de l’actualité, des révélations qui trouvent leur source dans les services de renseignements, des scènes érotiques pimentant le récit. La forme explique le nombre de lecteurs et permet de diffuser à grande échelle une idéologie très claire, par exemple dans Les chimères noires (Presses de la cité, 1963), lecture raciste de la décolonisation du Congo, glorification des mercenaires blancs du Katanga : 
« Le Congo, c’est un rassemblement invraisemblable d’ethnies et de clans dont aucun ne parle la même langue et qui, tous, rêvent de s’étriper au nom de vieilles querelles dont l’origine se perd… dans la nuit des temps… Les belges avaient cru tout arranger en baptisant indistinctement ces anciens anthropophages du nom rassurant de « pupilles ». Ils considéraient que l’âge mental de ces nègres ne dépassait pas douze ans et qu’avec des soins éclairés – les leurs – ils mettraient au moins un siècle à devenir adultes. En vertu de ce principe, ils leur avaient donné une éducation intellectuelle et technique qui ne dépassait pas ce niveau. Ce fut à ces enfants qu’un beau jour, sans précautions, ils accordèrent l’indépendance ! Les nègres se sont conduits comme des enfants de douze ans. Pour se venger de leurs maîtres, ils violèrent les femmes blanches et firent quitter leurs chaussures aux hommes. On a beaucoup parlé des viols, pas assez des godasses. Pour tous les pupilles, le symbole de la puissance du Blanc, c’était ses chaussures. Le premier achat que faisait un Noir évolué, c’était une paire de souliers ! Il marchait en canard, elles lui faisaient mal aux pieds, mais il avait gravi un échelon... 
« Seulement, à la moindre incartade, on lui faisait quitter ses godasses et mettre les bras en l’air. Devenu indépendant, il a voulu faire la même chose : humilier le Blanc en lui faisant perdre la face. Il l’a d’abord obligé à quitter ses godillots, puis à mettre les bras en l’air et enfin il a violé sa femme » (p. 29). 
Le même filon a été repris depuis trente-cinq ans par Gérard de Villiers, avec la parution mensuelle de ses SAS chez Plon. Une excellente affaire, des lecteurs par millions, pour cette incroyable série dont le héros est un aristocrate baroudeur et « surmâle » au service de la CIA. Le secret du succès tient aux liens de l’auteur et de son équipe avec les services secrets et ses informations sur l’actualité sont souvent de meilleure qualité que celle des quotidiens. Les pays d’Afrique et leurs mouvements et gouvernements progressistes ont fait souvent l’objet de SAS. 
– Mourir pour Zanzibar (1973) s’en prend au régime de Kenyatta en Tanzanie, dont les deux mamelles sont « la nationalisation des noix de coco et la liquidation de la communauté hindoue ». Les Noirs au pouvoir y sont décrits comme des abrutis analphabètes, manipulés par les Chinois. 
– Compte à rebours en Rhodésie (1976) pourfend les mouvements de libération du Zimbabwe et du Mozambique au profit du raciste Ian Smith. 
 – Le trésor du Négus (1977) décrit le gouvernement révolutionnaire de l’Éthiopie comme « inspiré des principes d’Ubu et de Kafka ». 
– Dans Panique au Zaïre (1978), le pro-occidental Mobutu est menacé par des opposants à la solde de Moscou et des Cubains. 
– Des armes pour Khartoum (1981) décrit le régime Nimeiry, loué pour avoir massacré les communistes soudanais, menacé de déstabilisation par la Libye et Cuba. 
– Dans Commando sur Tunis (1982), « un plan de déstabilisation de la Tunisie » prooccidentale est « en cours de réalisation », mené par l’Algérie et la Libye. 
– Putsch à Ouagadougou (1984) décrit les crimes supposés du régime Sankara, entouré de « dangereux salauds ». Il affirme au passage que « 90 % de la population est contre Sankara » qui règne par le meurtre, multiplie la pauvreté en prétendant combattre « le monstre né de l’union de l’impérialisme et du colonialisme ». 
– La blonde de Pretoria (1985) dénonce l’ANC, « le groupe terroriste le plus virulent d’Afrique australe », ses dirigeants, parmi lesquels Joe Slovo (« Joe Grodno »), « ancien du Kominterm, un homme redoutable » qui utilise « le prétexte de libération de deux leaders anti-apartheid pour déstabiliser l’Afrique du Sud ». 
Les SAS poursuivent aujourd’hui leur carrière. Tous les mois, les mêmes ingrédients, la même idéologie, les mêmes révélations sur les points chauds de l’actualité ! L’un des derniers, Otages en Irak, affirme que « l’islam n’est définitivement pas soluble dans la civilisation » ; le racisme y pimente l’érotisme, quand le héros côtoie « une authentique salope orientale ». 
Même des livres sérieux, à dimension universitaire, ne s’interdisent pas de glisser au fil des pages un message qui relève de la réhabilitation du mécanisme colonial. Ainsi, dans l’ouvrage de Daniel Lefeuvre issu de sa thèse, publié sous le titre volontairement ambigu de Chère Algérie 1930-1932 (Ed. SFHOM, 1997), les faits cités sont organisés vers des conclusions qui constituent la thèse de l’auteur, que l’on peut discuter, mais qui sont les éléments d’un débat scientifique. Par contre, la préface de Jacques Marseille assène une série d’affirmations péremptoires qui, telles quelles, relèvent strictement du parti pris idéologique : « La France a plutôt secouru l’Algérie qu’elle ne l’a exploitée… » « L’immigration algérienne n’a correspondu à aucune nécessité économique »… Contrairement à une idée généralement répandue, la main-d’oeuvre était plus chère en Algérie qu’en France »… Tout cela en une page. 
La période récente a vu la publication de nombreux ouvrages traitant de la guerre d’Algérie. Les plus lus ne sont pas les plus gros ni les plus chers. Le plus vendu – parmi les livres historiquement fiables – est La guerre d’Algérie de Pierre Montagnon (Ed. Pygmalion), réédition en 2004 d’un texte de 1984. L’auteur place d’emblée son récit sous l’égide du 2e REP, le régiment de la légion qui fut le fer de lance de tous les soulèvements militaires. Il y était capitaine, et fut l’un des dirigeants de l’OAS. Paradoxalement, si Montagnon ne cache pas ses choix politiques, l’approche événementielle est plutôt conservatrice et consensuelle. 
Plus virulent est le discours de Raphaël Delpard dans Les oubliés de la guerre d’Algérie (Éd. Laffont, 2003), en promotion à 12 euros dans toutes les grandes surfaces. Le livre est une succession d’exagérations dont on ne peut citer que quelques-unes, concernant notamment les Français prisonniers du FLN : « Durant leur détention, soumis à des épreuves inhumaines que les nazis n’auraient pas désavouées, ils furent parqués dans des grottes, des trous insalubres, vivant dans le noir absolu. Entassés à quinze, parfois plus, dans des pièces de trois mètres sur quatre privées de lumière. Couchant à même le sol, se partageant une couverture pour deux, restant des mois sans pouvoir se laver. Des prisonniers ont été torturés, enchaînés comme du bétail, utilisés à des travaux de bagnards, obligés d’enterrer les camarades assassinés, subissant chaque jour d’odieux sévices ou fouettés jusqu’à l’évanouissement » (p. 2). 

Le négationnisme des témoins 
La période récente a vu fleurir une série d’ouvrages qui se veulent des témoignages, à commencer par Toute une vie d’Hélie de Saint-Marc (Éd. les Arènes et France-Inter 2004). Ici encore, le livre est assuré d’une promotion avantageuse dans les supermarchés, avec un CD en cadeau. L’auteur fut successivement résistant, déporté à Buchenwald, puis officier de l’armée et enfin animateur de l’OAS. Et tout cela, bien sûr, constitue « la même histoire », justifiée par la même rigueur morale, selon le commentaire de l’éditeur en quatrième de couverture. 
D’autres témoignages sont plus virulents encore. Ainsi en est-il de Jean-Paul Angelelli (Une guerre au couteau, Algérie 60-62, Éd. Picollec, 2004), un auteur, pied-noir, qui fut membre actif de l’OAS. Ce livre a été écrit en 1962-63, refusé par l’édition de la Table Ronde, puis par bien d’autres. Il est édité aujourd’hui, après le débat sur la torture. Jean-Paul Angelelli ne nie rien. Au contraire, il décrit et revendique les faits pour lesquels Aussaresses a été condamné. 
Je me contenterai d’un extrait, mais on peut, dans les 320 pages, en relever des dizaines de la même teneur : 
« La mechta (ce qu’il reste) est livrée au pillage, les cadavres sont dénudés et adossés au mur de façon ”à leur tirer le portrait” pour les archives. Je n’ose pas risquer une suggestion au lieutenant, mais s’il n’avait tenu qu’à Calatia et moi, nous aurions attaché Saad derrière une jeep et nous l’aurions trimbalé autour du village ou pendu sur place, la tête en bas, en forçant la population à défiler devant lui. Rythen vient d’arriver. Il a des principes et peu de goût pour ces spectacles corsés qui sont pourtant très “psychologiques”. Ce chacal de Saad fut enseveli par une corvée de requis de force qui n’en finissaient pas de frissonner en tassant la terre sur le cadavre, mais c’était de froid. Les filles vont passer quelques nuits à la gendarmerie où les harkis se feront un plaisir de leur procurer les émotions dont elles ont été frustrées. » 
A ce niveau, il ne s’agit plus de négationnisme, mais d’apologie de crimes de guerre, si l’on se réfère aux termes des conventions internationales. 
[…] 
Extrait de l’article de Francis Arzalier, « Le négationnisme colonial, de l’Université à la littérature de gare », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique [En ligne], 99 | 2006, mis en ligne le 01 avril 2009, consulté le 16 novembre 2013. URL : http://chrhc.revues.org/1273

 C’est bien à ce genre de mentalités, de perversités, que j’entends m’attaquer : la dernière phrase de la citation de ce monsieur Angelelli ne vous fait pas frissonner ? Entre nous colonialisme, capitalisme libéral et patriarcat, c’est le même vieux tabac. Tout cela consiste à légitimer l’exploitation de l’Homme par l’homme, sous toutes ses formes. Au feu !


... à suivre !

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...