jeudi 9 février 2017

There will be blood


Ce post philogyne suit le fil de mes cycles menstruels. C’est-à-dire que chaque mois, quand j’ai mes règles, je l’actualise en ajoutant des images, des liens ou des vidéos, les plus belles, les plus drôles ou les plus éloquentes sur le sujet. Si tu es d’humeur badine, tu peux t’amuser à calculer quand j’ovule.

Tu remarqueras que cette page est lourde et longue à ouvrir et qu’en plus, elle reste presque toujours sur la page d’accueil. Dis-toi que c’est métaphorique.


*9*2*17*


Thinx

Melograno - Hic est sanguis meus

mercredi 8 février 2017

Adam et Dieu (Genèse d'un doute)


L'Ancien des Jours,
de William Blake (1794)



Aujourd’hui, je voudrais qu’on prenne un peu de hauteur, afin de gagner en profondeur de vue. C’est assez simple : en oubliant deux secondes (en fait un peu plus, disons le temps qu’il te faut pour lire cet article) qu’on est un individu ici et maintenant, on peut arriver à penser que l’on est un membre de la grande famille humaine. Élargir, c’est relativiser. Autrement dit, je te demande de prendre conscience que tu n’es pas tout.e seul.e, que des milliards (MILLIARDS. MI-LLIARDS) d’hommes et des femmes ont agi, pensé et parlé avant toi, que d’autres agiront, penseront et s’exprimeront après toi et que tout ça forme la belle histoire de l’humanité. Tu y es ?

Eh bien allons plus haut encore, dans l’infiniment grand, là où l’individu d’ici et maintenant est infiniment petit.

C’est un texte légèrement cosmogonique que j’ai écrit il y a quelques mois et qui essaie d’imaginer à quel moment ça a merdé, entre l’humanité et le reste du monde, c’est-à-dire entre les hommes et les femmes. Selon moi, ça ne date pas d’hier. Hum. Pour la forme, l’énonciation théâtrale est purement pratique (j'avais besoin d'immatérialité, de descriptions marrantes et d'un acte premier) mais j’ai trouvé drôle d’imaginer comment le mettre en scène réellement. Pour le fond, j’avais envie de faire rimer féminisme avec pacifisme. Pour le produire, j'ai fait s'accoupler une Bible toute neuve et mon vieil exemplaire du Tarot Initiatique, symbolique et ésotérique. Oui, c'était marrant de les regarder faire. Il sera donc question de Dieu. Il sera aussi et essentiellement question d’humain et encore plus essentiellement d’homme. Si tu es une femme, avant de commencer la lecture, il convient de procéder à un protocole magique ; répète quatre fois :

« Je suis pure ! Je suis pure ! Je suis pure ! Je suis pure ! »

Bonne lecture.


Résumé des épisodes précédents :

Création de l'Univers, SCIENCE & VIE N°1171,  Avril 2015
Création du système solaire
Dieu et la Création d'Adam (détail), par Michel Ange (1512)


ADAM ET DIEU
(Genèse d’un doute)

ACTE PREMIER

Scène 1

DIEU : Salut, Adam.
ADAM : Bonjour Dieu.
DIEU : Tout va bien pour toi ?
ADAM : Oh oui !
DIEU : Il fait bon ?
ADAM : Tout est parfait ! Comme ce monde est beau ! Et comme il tourne bien !
DIEU : Tu aimes cette lumière ?
ADAM, impressionné : Et comment ! Tu as dû y passer des jours pour marier ces nuances subtiles d’or, d’émeraude et de violine !
DIEU : La lumière me passionne depuis le premier jour, c’est elle qui révèle les couleurs. C’est important les couleurs. Je les choisis en prenant mon temps, une par une.
ADAM : Ça se voit !
DIEU : La musique te plait ?
ADAM : Divine ! Céleste ! Immanente !
DIEU : C’est que tu as l’oreille musicale ; c’est l’avantage de t’avoir fait à mon image. Dans le fond, ma capacité à émettre des sons est aussi complète que la tienne à les entendre. Tu me comprends si bien…
ADAM : C’est vrai, je me sens limpide et résonnant. Je suis ton cristal.
DIEU, agréablement surpris : Poète !
ADAM, en poussant Dieu du coude d’un geste tendre : Comme toi, va… Je te dois tant. Merci, vieux.
DIEU : Avec plaisir, fils.

Passe un peu d’éternité béate.

DIEU, hésitant : Adam ?
ADAM : Oui ?
DIEU, tentant d’en venir au fait : Je voudrais te parler… d’un sujet délicat et épineux…
ADAM, enthousiaste et naïf : La Rose ! Magnifique ! Tu t’es surpassé. Oui ! parlons-en.
DIEU, un peu plus franc du collier : Euh… Non, je ne veux pas parler de la Rose. Je veux te parler de toi.
ADAM : Ah ? De moi ?
DIEU : Oui, de toi… de ce que tu es, de ta nature profonde et…
ADAM, lui coupant la parole : Alors ça, j’adore y penser, j’y ai déjà passé un temps merveilleux ! Grâce à ma conscience réflexive illimitée, j’ai pu déterminer ce que je suis : toi. Pour être plus précis, la partie de toi qui te répond quand tu te parles à toi-même.
DIEU, tousse, un peu gêné : Un ami imaginaire.
ADAM : Une bonne situation, en somme. Donc, si tu me te demandes mon ton avis sur moi, j’aurais tendance à te me répondre que franchement, tout va bien.
DIEU : C’est une bonne chose. Seulement voilà, Adam : le jour est venu d’être. De devenir.
ADAM, interdit : Que devrais-je devenir ? Pourrais-je être plus parfait que ce que je ne suis déjà ?
DIEU : Non, tu ne le pourrais pas. Je ne vois pas bien comment l’on pourrait être plus proche de Dieu qu’en étant son ami imaginaire…
ADAM, se détend : Moi non plus.
DIEU, insiste : Tu es parfait.
ADAM, soulagé, acquiesce : Ah.
DIEU, posément : Mais j’ai pris la décision de te faire vivre.
ADAM : Kwa ?
DIEU, répète, patient : J’ai pris la décision de te faire vivre.
ADAM, scandalisé : C’est impossible ! Je ne suis pas un caillou ! Tu n’as pas assez de cailloux ?
DIEU : J’ai assez de cailloux. Mais leur énergie est là et ne devient rien. Je voudrais que tu sois beaucoup plus qu’un caillou…
ADAM : Un autotrophe ! Une plante ! Tu veux que je croisse à ton Soleil et que je périsse aux premiers frimas de ton hiver ! Tu n’as pas assez de plantes ?
DIEU : J’ai assez de plantes. Synthétiser, transpirer, c’est bon, je me suis lassé… Tu seras beaucoup plus qu’une plante.
ADAM : Un animal ! Tu veux que je naisse, que je grogne et que je meure, encore ! Tu n’as pas assez d’animaux ?
DIEU : Ce n’est pas que je m’ennuie avec mes animaux, mais j’ai envie de progresser. De faire quelque chose de nouveau.
ADAM, en fait tout un drame : Pourquoi m’avoir pensé si proche de toi, pur Esprit omniscient ? Tu me maudis ! Tu veux que je meure !
Une lueur s’allume dans le regard de Dieu.
DIEU : Non, que tu vives !
ADAM, pointe un doigt accusateur : Ne te joue pas de moi, tu sais que c’est la même chose !
DIEU, à lui-même : Puisses-tu ne jamais l’oublier…
ADAM : Pardon ? Que dis-tu ?
DIEU : Je me parlais à moi-même.
ADAM : Seigneur ! Je ne comprends plus rien ! Toi d’habitude si clair, si limpide… je ne te reconnais plus ! Que de mystères… Tu veux faire de moi une denrée périssable. Tu feras pousser sur ma sacralité des champignons charognards ! Tu me mortifies ! C’est de la profanation conceptuelle !
DIEU, pas peu fier : C’est révolutionnaire, il faut l’admettre. Moi, j’ai toujours trouvé la vie noble et les levures en sont des représentants non moins nobles - tu sais, j’aime également tous mes enfants. Je ne vois pas de problème à regarder pousser sur ta sacralité les champignons du pourrissement.
ADAM, avec un mouvement d’humeur : Ah, eh bien dans ce cas, j’imagine que ça ne doit pas me poser de problème non plus !
DIEU, passe aux aveux : Pour être sincère avec toi, voilà, tu sais, la Vie, ça me tarabuste…
ADAM : Dis plutôt que c’est la mort qui t’obsède.
DIEU, se justifie : C’est un concept éblouissant ! Ce jour-là, j’ai tout inventé, tu n’étais même pas né. Je voulais créer une étincelle aussi brillante et envahissante que moi - et je l’ai fait ! C’est la Vie ! Je n’ai de cesse de l’améliorer, mais je veux l’élever encore. L’étape suivante est évidente : je veux que la Vie me voie et je veux ressentir ses joies. Je vais créer un Dieu manifesté.
ADAM : Un Dieu manifesté… Tu délires. Prends-toi une chaise longue et installe-toi sur cette plage, cela ne suffira-t-il pas à jouir des beautés de ce monde ?
DIEU, carrément capricieux : Mais je veux connaître les affres de la vie !
ADAM : Oui, enfin, c’est moi que t’y colles !
DIEU : Je ne vais quand même pas lâcher la barre… Adam, qui mieux que toi peut réaliser ce rêve que je porte en moi ?
ADAM : J’en comprends d’autant moins ta décision de me voir mourir.
DIEU : Tu te focalises sur cet instant délicat, mais crois-moi, il y aura plein d’autres moments bien plus désagréables que la mort dans une vie d’Humain.
ADAM, amer : Me voilà rassuré. Humain, c’est quoi ?
DIEU : Un mammifère. Une forme de vie palpitante !
ADAM : Un mammifère marin au moins ?
DIEU : Ah non, désolé, dans l’eau c’est impossible. Il y a déjà le Crocodile, la Baleine, les Dauphins…
ADAM, abattu : Ah ça ! Les Dauphins, il n’y en a toujours que pour eux !
DIEU : Ne fais pas l’enfant. Tu seras un mammifère terrestre, très proche du singe.
ADAM : Du singe ?
DIEU : Ne sont-ils pas amusants ?
ADAM : À hurler de rire : ils passent leurs journées à manger des poux et dorment dans les arbres sous la menace du Jaguar.
DIEU : Tu descendras de l’arbre, tu vivras debout et tu ne mangeras pas de poux. Tu seras omnivore.
ADAM : Comme le porc ! Tu me condamnes à fouiller la boue avec mon groin pour trouver ma subsistance entre deux mises-bas ?
DIEU, patient : Toutes les nourritures terrestres seront tiennes, tu seras partout comme chez toi. Tu consommeras tout ce qui vit sur terre, dans l’eau et dans le ciel. Tu cultiveras la terre avec tes mains, j’insiste sur ce point.
ADAM, dissimule mal son intérêt : Des mains ?
DIEU, convainquant : Et habiles ! Imagine si tu avais des mains.
(Adam se regarde : il est parfait, son corps de lumière est absolument pur, mais il n’a pas de mains)
ADAM : C’est vrai qu’avec des mains... mais enfin, je ne serai qu’un animal, limité et contraint par sa bêtise et la satisfaction de ses besoins. Que ferai-je, avec des mains ?
DIEU : Tu utiliseras ton gros cerveau.
ADAM, son visage s’illumine : Un gros cerveau ? Plus gros que celui des Dauphins ?
DIEU : Ah non, quand même pas. Je me suis rendu compte que ce n’était pas la taille qui comptait mais plutôt la manière de le faire fonctionner. Ce sera un summum de technologie psychique, avec un réseau hormonal et un système cognitif de premier plan. Tu seras doté d’un pouce préhenseur en position opposée aux autres doigts, d’yeux et d’une vision de près très correcte. Tu pourras lire et écrire.
ADAM, admiratif : C’est là que je reconnais ton génie, tu vois. Où tu vas trouver tout ça, je te le demande un peu ! Mais à quoi bon savoir lire et écrire au milieu d’une vie soumise à la faim, la soif, la température et les moustiques ? (Brusquement horrifié) Seigneur ! Mais cela signifie que… je pourrais, dans la même existence, uriner et penser ! (Dégoûté) Je pourrais avoir des pensées comme « J’ai besoin de déféquer ! » Quel mélange des genres…
DIEU : Le système digestif des mammifères est probablement la création dont je suis le plus fier. Inventer la papille m’a demandé une sensibilité et une subtilité que tu seras bien placé pour apprécier : tu seras gastronome.
ADAM : La papille ! Nous pourrions aussi parler de la gingivite ! De la carie ! De l’ulcère d’estomac !
DIEU : Ce sont les inconvénients des avantages.
ADAM : Je n’avais jamais réalisé, en la contemplant chaque matin, à quel point cette logique était sordide.
DIEU : C’est une technique complexe, une prouesse pour ainsi dire. Ça ne se fait pas sans mal. Pour faire des frites, il faut éplucher la Patate, n’est-ce pas ?
ADAM, interdit : …
DIEU : Il y a toujours de la perte, du gâchis. J’appelle ça l’entropie. C’est ce qui permet au monde d’évoluer, de changer, d’être plus beau chaque jour. Ainsi, le monde s’équilibre et s’adapte sans cesse à la vie qu’il crée en lui. La mort est la condition sine qua non de la renaissance et de l’évolution. Ah ! Je pourrais te parler pendant des heures de compostage et de suicide des Lemmings. Tu seras un complexe évolutif, au sommet de cette Gloire, Adam ! Hosanna !
ADAM : Au sommet ? À la fois évolutif et au sommet ? C’est un argument qu’il faut m’expliquer !
DIEU : À dire vrai, cette notion d’évolution est indissociable de la notion de temps…
ADAM, fait la grimace : Le temps… Le maître de votre monde, auquel chaque vivant se soumet jusqu’à ce que mort s’ensuive (un frisson lui parcourt l’échine).
DIEU : Tu ne naitras pas à proprement parler évolué. Ce sera un cheminement qui t’incombera tout au long de chacune de tes vies. Tu ne naitras pas au sommet, non, il faudra t’y hisser. À ta naissance, tu ne sauras que manger et déféquer.
ADAM, outré : Et tu me parles de sommet ?
DIEU : Tu seras un coureur de fond… Tu auras pour accomplir ce voyage toutes les armes nécessaires : tu seras conçu pour réussir. Je te rappelle qu’en tant que mammifère, tu jouiras d’un système hormonal de pointe, ce n’est quand même pas rien ! Imagine que tu as des hormones.
(Adam fait un effort de conceptualisation pour imaginer qu’il a des hormones, mais il n’y arrive pas.)
ADAM : C’est difficile à imaginer. Tu voudrais…
DIEU : C’est bien sûr ! Les émotions ! Les rêves ! La spiritualité ! Il ne s’agit pas seulement de faire fonctionner tes fonctions vitales, il s’agit de te permettre de développer une forme de vie intérieure incommensurablement plus vaste que le monde dans lequel tu vivras. Cet Eden sera en toi. Je te déposerai sur Terre…
ADAM, lui coupe la parole : Me déchoir tu veux dire ! Me faire chuter ! Me déposséder de toi !
DIEU : Tu…
ADAM : Un omnivore terrestre, avec des mains, des hormones et un gros cerveau : je vois ça d’ici ! En quelques générations, je cultive, j’élève et j’exploite. Je mangerai tout ce que je veux, tout ce que je peux, et quand il n’y aura plus rien, je me précipiterai d’une falaise !
DIEU : Je…
ADAM : As-tu pensé aux irrémédiables déprédations que subira la jolie Terre ?
DIEU : Bien sûr, il…
ADAM : Quand j’aurai tout rongé, il ne me restera plus que ma myopie pour pleurer.
DIEU : Tu me fatigues, parfois. Tout cela n’arrivera pas. Tu n’auras rien de commun avec le Lemming. C’est vrai, le risque que tu abîmes la Terre est très élevé, mais tu seras doué d’une intelligence supérieure ; tu seras raisonné, tu ordonneras ton avenir à la lumière de ta compréhension du monde, qui sera grande. Tu seras génial, comme moi. Tu sauras, c’est évident, que tu ne dois pas l’abîmer.
ADAM : Comment peux-tu en être vraiment certain ? Tu as dit que je naitrai idiot. Si la totale connaissance ne se trouve pas en moi quand je viens au monde, mais que je dois la chercher, alors, mathématiquement, il y aura une certaine portion de ma vie qui sera plongée dans le noir, du moins dans un camaïeu d’ombre et de lumière. Dans ces zones d’ombre, je ferai des bêtises, des erreurs techniques.
DIEU : Non, tu feras des recherches. Des inventions.
ADAM : Des inventions ? Que trouverai-je que tu n’aies pas inventé avant ?
DIEU : Rien bien sûr. Mais tu redécouvriras tout. Tu apprendras tout ce qui se peut concevoir. Tu auras des idées en permanence. Tu pourras voir le cœur d’un atome ou mesurer le débit d’un fleuve.
ADAM, exalté : La mécanique des fluides, ça m’a toujours passionné ! Les échelles quantiques ! Les mouvements atomiques ! Tout ton génie…
DIEU : Tu vois, tu es déjà convaincu. Tu pourras voir, vivre et éprouver chacune de mes lois : tu auras conscience de la géniale pesanteur qui t’enracine au sol, le prodigieux équilibre des forces centrifuges et centripètes te ramèneront toujours à la terre. Tu captureras le vent, les cailloux, la chaleur du soleil, le mouvement des vagues, tu produiras tes ressources et tu cultiveras ton propre environnement. Virtuellement, tu seras omnipotent, omniscient et tu feras de la terre un jardin toujours plus fertile (des étoiles dans les yeux). Tu n’auras de cesse d’apprendre et de t’améliorer. Ta capacité à comprendre, t’adapter et évoluer est la clé de voûte de ce projet monumental.
ADAM : Je vois… Je cultiverais des pommes et j’élèverai des moutons.
DIEU : C’est cela.
ADAM : Cela me donne une étrange impression… Il n’empiétera pas un peu sur tes plates-bandes, cet Humain ? Je veux dire… Il sera en mesure de prendre des décisions aux conséquences gigantesques. Tu y mets peut-être un peu trop de toi, non ?
DIEU, piqué au vif : Tu sais que je ne suis pas un Dieu jaloux. Si je souhaite déposer ton essence divine dans un corps de chair, c’est bien pour faire de l’Humain un Dieu.
ADAM, l’index accusateur : Je craignais de comprendre ! Tu me déchois, tu me ravales au rang d’animal, mais tu entends laisser en moi toute conscience !
DIEU : Eh bien quoi, ça ne te satisfais pas ? Je m’évertue à te le répéter : tu ne perdras rien de ta nature divine et transcendante.
ADAM, soupçonneux : Qu’est-ce à dire ?
DIEU : Je veux dire que je te laisse cette conscience dont tu ne veux pas te séparer - je te comprends si bien.
ADAM : Pardon ? Une conscience ? Nous parlions d’intelligence, c’est très différent !
DIEU : Tu seras conscient de ta condition d’animal, ami imaginaire de Dieu. C’est précisément le rôle de ton intellect que de t’aider à parvenir jusqu’à moi.
ADAM, s’efforce de rire : Ah ah, tu me fais une blague… Ce serait tellement cruel pour cette pauvre bête…
DIEU, s’offusque : C’est tout de même une disposition divine ! Les cailloux, les plantes et les animaux sont intelligents, mais ils n’ont pas conscience de ma présence. C’est ce qui fera de toi un être unique dans la Création.
ADAM, horrifié : Monstre ! Pourquoi le faudrait-il ? Je serai destiné à pourrir ! Mi-Dieu, mi-bâtard, je serai voué à la frustration de ne pas pouvoir quitter mon corps de chair pour te toucher d’aussi près que je le fais aujourd’hui ! Reconnaître ton ouvrage, cela n’est pas la même chose que te connaître toi ! Quelle désespérance ! Mourir ! Renaître ! Mourir, et remourir encore !
DIEU : Et renaître, autant de fois. C’est un système équitable Adam, si tu fais mieux, n’hésite pas à me le faire savoir. (Irrité) Évidemment, je pourrais tout bazarder et reprendre de zéro !
ADAM, ignorant la remontrance : Tu m’expliques que je serai une créature mortelle et hormonée - c’est-à-dire qui a hautement raffiné sa capacité à boire, manger et se reproduire - capable de capter ta divine lueur ? Tu as une hormone qui sait faire ça ?
DIEU, très fier : Aucune hormone, aucun doigt de tes mains ni aucun neurone de ton cerveau ne sera capable de réaliser ce prodige à lui seul. C’est par un rigoureux assemblage fonctionnel de chaque cellule qui te composera que le miracle se produira, grâce au souffle de vie divine qui t’animera.
ADAM, plein de fiel : Voilà qui est intéressant… Ce n’est pas seulement désespérant comme projet, c’est carrément pathologique. D’abord cette tendance à la mégalomanie que je ne te connaissais pas et qui semble devoir trouver un exutoire à travers cette lubie de « Dieu manifesté »… Puis, ce penchant au voyeurisme que je trouve malsain… Tu veux m’enfermer dans un bocal pour voir quels tours divertissants je vais bien pouvoir inventer et te flatter chaque jour d’avoir été si génial.
DIEU, même pas gêné : Il y a de ça. Quand je commence à écrire une équation à mille inconnues, j’ai tendance à être très curieux du résultat !
ADAM, sombre : Tu vas créer un monstre d’orgueil. Faire de l’Humain un Dieu ! Tu as conscience des conséquences qu’une telle amplitude d’action pourrait avoir dans les mains d’un animal sensible et mortel ? Si l’Humain peut déceler ta présence, en vérité, je te le dis, dans quelques millénaires, tu obtiendras une horde de grincheux prétentieux qui décideront que ce n’est plus Toi qui décides.
DIEU : Toujours ton sens du drame. Moi, je dis que tu seras humble, parce que tu seras un animal sensible et mortel. Tu n’auras pas le choix, ton existence terrestre sera courte et rude, tu ne pourras pas te permettre beaucoup d’extravagances. C’est vrai, tu finiras par comprendre que tu es un Dieu mais l’idée germera si lentement que tu pourras t’y adapter. Ainsi, tu ne naîtras pas fou et au fil de tes années, tu t’élèveras vers moi. Tu retrouveras mon amour.
ADAM, accablé : Je m’éveillerai donc dans un noir total. Je vais me perdre !
DIEU, avec un bon rire : La lumière est partout, enfin ! Mon amour sera en toi, vague et diffus. Tu seras assailli d’un doute permanent, tu avanceras avec prudence, tâtonnant… Tu marcheras dans la pénombre, tu ne sauras jamais vraiment où tu mets les pieds, mais la lueur devant toi sera bien visible. À la lueur de ton intellect, tu finiras par éclairer de toi-même la route devant toi. Et alors tout sera limpide.
ADAM : Tu feras de moi un être confus, qui ne sait pas ce qu’il voit, qui ne sait pas ce qu’il croit et qui prendra sans cesse des vessies pour des lanternes.
DIEU : Tu seras un être qui cherche.
ADAM : Un Singe perdu. Quel gâchis de moi.
DIEU : Tu noircis tout. Tu vivras dans ma lumière, comme n’importe quel Singe.
ADAM : La lumière que reçoit le Singe, ce sera la nuit pour moi, tu veux que je me contente du Soleil alors que je pourrais t’avoir, Toi.
DIEU : C’est pour cela que tu te mettras en marche : tu ne voudras jamais te contenter du Soleil. Tu seras un idéaliste, toujours poussé en avant, malgré la peur et la faim.
ADAM : Tu feras un Loup de plus. Un fou furieux. Je raffinerai l’art de tuer, de détruire, c’est inévitablement ce qu’il adviendra d’un être qui vit dans la peur permanente de mourir et de devoir laisser sa place à d’autres. Tu vas trop loin ! Tu vas armer un ego.
DIEU, désinvolte : Mais nooooon. Pas si tu te souviens de moi…
ADAM : Je vais t’oublier ! Toi l’amour, la paix ! Adieu la douce torpeur de la Gnose ! Devenir un… individu ! Je vais devenir idiot !
DIEU : Non, intelligent.
ADAM : C’est la même chose ! Est-il assuré que j’atteigne mon but ?
DIEU, calcule rapidement : Euh, non, pas à cent pour cent.
ADAM : C’est évident ! Il y aura un nombre certains d’égarés, si ce n’est une masse, une foule !
DIEU : Même les égarés ne seront pas tout à fait perdus : la lumière est partout. Il y a plusieurs portes d’entrée dans mon royaume.
ADAM : Ton concept me parait tout à fait instable. À un moment donné, l’espace-temps contiendra toujours une certaine proportion d’impulsifs imbéciles, il y aura toujours des grumeaux dans la soupe. Tu n’obtiendras pas le velouté de la perfection, jamais, avec un être qui meurt. Si chaque Humain doit refaire le chemin qui le mène à toi en partant de zéro, alors sa route sera bordée par le chaos. Il sera toujours confronté à la mort, la violence, la maladie, comment peux-tu exiger d’un être qui souffre qu’il soit sage ? Et s’il y parvient, quand il atteindra le faîte de sa sagesse, il sera temps pour lui de mourir, dans un monde qui ne sera ni meilleur ni pire que celui l’a vu naître, peuplé d’inconscients.
DIEU, sort visiblement sa botte secrète : J’ai pensé à tout.
ADAM, las : Tu as pensé à tout.
DIEU : Oui, je ne m’appelle pas Dieu pour rien. Ça fait un moment que j’essaie de t’expliquer que l’Humain n’aura rien de commun avec quoi que ce soit d’autre dans la Création. Il sera totalement particulier. En lui-même, par son espèce, mais aussi dans son individualité. Il n’y aura rien de semblable à l’Humain… Et il n’y aura pas d’Humain semblable à un autre Humain.
ADAM : C’est bien ce que je disais : le chaos.
DIEU : Chaque Humain sera le fruit des générations qui l’ont précédé. Il disposera de leur savoir de leurs souvenirs, en cela, chaque individu ne repartira pas de zéro. Les Humains vivront ensemble. Ils formeront, ensemble, une entité qui dépassera chaque individu. (grandiloquent) Cette entité, elle, ne peut pas mourir : je l’ai appelée Humanité. La sagesse de l’Humanité se façonnera ainsi avec les siècles, vies après vies, générations après générations, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de grumeaux dans la soupe.
ADAM, fait non de la tête : Individuellement, la vie ne sera que souffrances. Chaque Humain, pendant de longues années, sera partagé entre ses liens à la terre et ses aspirations au ciel. Peut-être bien qu’à eux tous, ils seront grands, mais chacun d’entre eux sera tout petit.
DIEU : Ta psyché sera toujours changeante, ton intellect grandissant. Tu seras tellement subtil, tellement individuel… Chaque naissance verra s’éveiller un être nouveau, aux potentialités gigantesques. Chaque Humain aura le don de confiance et de sérénité.
ADAM : Ce n’est pas exactement ce que j’éprouve quand tu m’en parles…
DIEU : Il lui appartiendra de trouver sa joie et son équilibre. Ils en auront tous la capacité.
ADAM : C’est un pari, en ce cas, que tu prendras des milliards de fois.
DIEU : Je te trouve bien pessimiste !
ADAM : Les garanties de réussites sont insuffisantes. Je suis déjà divisé. Franchement, je ne sais pas si c’est une bonne idée… Pour une fois, je ne suis pas emballé.
DIEU : Je comprends que les conditions puissent te paraître dures. Mais les avantages seront faramineux ! Les fruits de la sagesse sont délicieux, tu le sais bien !
ADAM : Oh oui ! Et je vais commencer par les perdre.
DIEU : Mais non, ils seront là, partout : des Pommes, des Cerises, des Choux !
ADAM, requinqué : Fameux !
DIEU : Croquer, chaque jour, à belles dents, dans la chair mûrie de Soleil, pétrie de mon amour ! La vie, c’est exquis !
ADAM : Exquis ! (Subitement penaud) Non, ça ne marchera pas : une année de pluie et adieu les Cerises ! J’ai l’impression que tu me punis… Je ne trouverai jamais dans un Chou le bonheur de connaître ton amour si je dois en même temps lutter contre la dysenterie et le paludisme. (Borné) Cette expérience est vouée à l’échec, je refuse de m’y soumettre sans de meilleures garanties de réussite.
DIEU, s’échauffe doucement mais sûrement : J’en ai marre, Adam ! Tu n’es jamais content ! Ton pessimisme ! Ton inertie ! Ton matérialisme rationnel ! Où sont ta foi et ta soif de beauté ? À quoi te sert de penser si ce n’est pas pour rêver ? Pourquoi doutes-tu de ta capacité à t’élever ? Qu’est-ce qui te fait croire que tu ne poursuivras pas tes idéaux de paix et d’amour ?
ADAM, effronté : Eh bien, parce que la mort et la destruction feront aussi partie de moi, le ver est dans le fruit.
DIEU, prend le taureau par les cornes : S’il est là le problème, alors, je vais le résoudre ! Paf !

Scène 2

Dieu effleure Adam du doigt. Les molécules divines de ce dernier se divisent en deux. Ainsi apparaît Ève.

DIEU : Voici un fruit sans ver ! (un peu cynique) Ce sera ton compagnon d’infortune. Bonjour, Ève.
ÈVE : Salut, Dieu.
ADAM : …
DIEU : Tu es content ? Comme tu es un indécrottable, je ne vais pas m’évertuer à te décrotter ! Tes relents de peur, d’égoïsme, de violence, garde-les, Homme, voici la Femme. Elle portera la vie, la paix et l’amour.
ADAM : …
DIEU, mordant : Un concentré de compréhension et d’ouverture. Un être à la surface duquel la divinité de ma Grâce affleurera sans aucune peine. Elle se chargera pour toi de garder vif le feu de l’Humanité. Il t’est ainsi permis d’errer autant que tu veux, elle s’occupera du reste. C’est elle qui mènera le monde. Fais ce que tu veux pendant ce temps. Mais je te préviens, ce ne sera pas facile de la convaincre de te suivre dans tes impasses : elle a du caractère !
ADAM : …
DIEU, triomphant : Ah ! Tu ne dis plus rien, là, hein ?
ADAM, difficilement : Je pourrais en dire bien des choses.
DIEU : Essaie toujours.
ADAM : Eh bien, hum, tout d’abord que mon système endocrinien risque d’être mis à rude épreuve. Ça ne serait pas de nature à me détourner de mon but ?
DIEU : Je n’attendais pas moins de mauvaise foi de ta part, quand il s’agit de se déresponsabiliser en te diluant dans la masse, ou en invoquant ton animalité, tu es champion !
ADAM : Pardon ! Mais si tu fais de moi une caricature de butor borné, pendant qu’elle, elle fait la princesse avec tout pour elle, tu ne me donnes pas beaucoup de chance de m’élever ! (Tape du pied) Je ne veux pas être un Homme si c’est ça ! C’est injuste !
ÈVE, tousse pour prendre la parole : Hum, pardon, mais il n’a pas tort. Il conviendrait peut-être de nuancer la situation.
DIEU, attendri, amoureux : Elle est tellement raisonnable ! C’est entendu : je te donne quelques qualités et je lui ajoute quelques défauts. Ça te va ?
ADAM, grommelle : On reste dans une vision totalement manichéenne des sexes… je m’insurge ! Ça va tourner à la lutte ! Tu lui donnes tout plein d’amour et d’intelligence et à moi presque rien, tu t’imagines peut-être que connaître le plaisir d’éjaculer va me suffire à supporter cette vie de forçat crétin ?
DIEU, sincèrement étonné : Tu es jaloux. Tu n’es même pas encore incarné que tu te comportes déjà comme un imbécile ! Je crois que tu n’y mets pas beaucoup de bonne volonté.
ADAM : Je réclame l’égalité, je ne devrais rien avoir à lui envier ! Tu l’as créée sur un mouvement d’humeur, parce que tu trouvais que j’opposais trop de résistances à ton projet !
DIEU : Tu réclamais des garanties ! Comment puis-je faire autrement qu’en mettant les plus beaux œufs dans le meilleur panier ?
ADAM, agressif : Trêve de ces métaphores douteuses ! Moi aussi je veux la paix ! La douceur !
DIEU : Mais tu l’avais ! Tu m’as simplement assuré que tu craignais de ne pas être capable d’en jouir. Tu as peur d’être un Loup ? La moitié de l’humanité sera Agneau.
ADAM, n’en croit pas ses oreilles : C’est aberrant ! Tu crées une chaîne alimentaire ! Je vais la dévorer !
DIEU : Il faudrait vraiment être un idiot pour voir les choses sous cet angle… j’essaie de te parler de coopération, d’amitié… d’amour.
ADAM : Et comment en serai-je capable si je suis démuni d’amour, moi ?
DIEU : Ce n’est pas exact, tu exagères encore. Une forme de vie ne peut être démuni d’amour, sans quoi cette forme de vie serait sans vie. Même les cailloux portent l’amour de moi. Il y en a partout, sinon, tu ne tiendrais pas debout. Sans feu, la maison est froide…
ADAM : D’accord, j’aurai juste une allumette dans la poche, pendant qu’elle, elle entretiendra carrément le foyer, à genoux devant ta flamme. (Se résigne) C’est du favoritisme.
DIEU : Tu n’auras de cesse d’aller vers la Femme et vers son feu. Il ne sera pas difficile de te laisser convaincre… ton système endocrinien…
ADAM : C’est retors ! Pervers ! Je vais penser… avec ma bite !
DIEU, content de lui : Les plus vieilles ficelles sont les meilleures. Cet élan de vie qui anime les êtres est ce que j’ai obtenu de plus proche de cette lumière qui rayonne en moi, cette curiosité intelligente en expansion permanente, qui cherche et qui aime. Bien sûr, je ne peux pas empêcher un être libre de se tromper, mais rien non plus ne peut empêcher la vie de chercher la vie, l’amour de chercher l’amour, le sexe de chercher le sexe. C’est l’ensemble biopsychique dont je suis le plus fier - et vous en êtes l’aboutissement. Félicitation, mes enfants.

Scène 3

La nuit descend doucement sur Adam et Ève.

ADAM, atterré, se tourne vers Ève : Et il est content de lui. Quelle inconséquence… Et toi ? Tu ne dis rien ? Tu laisses faire ? Tu prends bien toute la mesure de ce qui va t’arriver ?
ÈVE, pleine d’abnégation : Ça ne va pas être facile tous les jours, c’est sûr…
ADAM, se rapproche d’elle, lui prend la main : Attends, ne t’éloigne pas… Ça devient sombre, non ? Tu ne trouves pas qu’il fait un peu froid ?

Adam et Ève sont dans la nuit, au pied d’un pommier. Un serpent qui s’enroule sur une branche fait tomber une pomme.

FIN



Alors peut-être bien que nous sommes l’eau, peut-être bien que nous tenons la flamme allumée. Peut-être bien que nous détenons la lumière. Mais je vois aussi que nous nous sommes couchées. Je constate que je suis nue et épilée, que j’ai pris des coups, qu’on a exposé mon corps et qu’on a ignoré ce que disait ma tête. Je vois bien qu’ils atteignent le Repos instantané en moi, couchée. Les femmes sont exploitées sexuellement comme le poulet est élevé pour sa chair ou le crocodile pour sa peau. Sous prétexte d’être bonne, la femme est dévorée vivante. L’exploitation, la justifier par le besoin, c’est la seconde nature de l’homme, sans H, et après tant de temps de patriarcat, le résultat n’est pas joli à voir.

Y a une faille, sérieux. Je me considère comme une Humaine à part entière et même avec un bout de chromosome supplémentaire par rapport à l’autre moitié de la population. Des fois même, j’ai des bouffées d’essentialisme qui me laissent penser que je suis un exemplaire relativement fonctionnel de ce qui se fait de mieux dans ce coin de la galaxie : la FEMME.

Mais le problème, c’est que c’est pas une zone locative, tu vois. C’est pas open-bar, la planète comme les nénettes. C’est de la délinquance dans l’essence, de la haute trahison cette prédation que les hommes exercent sur les femmes. Ils les empêchent de vivre et de s’accomplir, d’accomplir l’Humain. Il y a beaucoup, beaucoup de choses à faire avec une femme. Des trucs que tu peux faire avec des hommes. Et des trucs que tu peux faire qu’avec des femmes. Parce que ce sont elles qui ont l’eau et le feu, homme.

Tu as oublié que tu devais nous protéger. Tu as oublié que tu devais nous écouter. Tu as oublié que tu devais aimer. Tu as oublié qu’on t’a confié quelque chose (ton environnement) et tu l’as cassé. Tu avais tout et tu as tout cassé. Tu as tout inversé. Maintenant, c’est toi qui parle et qui me met en danger. Ultime conclusion de cette pensée douteuse : l’Homme serait mauvais.


C’est faux, parce que la moitié de l’humanité est une femme ! L’Humaine est bonne ! Bonne ! Bonne !



(Volubilis)