mercredi 7 juin 2017

Care


Le privé, c’est politique, je faisais ce genre de constat dans un billet sur les statistiques concernant les « ménages » (oh le beau mot) français. C’est au sein de chaque couple que se perpétuent les valeurs du patriarcat. Se libérer, c’est une affaire personnelle, qui commence dans sa tête. C’est après que ça devient compliqué, parce que si tu es en lutte dans ta vie privée, c’est-à-dire avec tes proches, ta famille, tes amours, ça devient une guerre civile.

C’est le petit goût amer de la liberté, quand on se rend compte que même avec beaucoup de prudence et de volonté, on se retrouve toujours coincée.

Comme j’étais emmerdée ce matin de ne pas trouver de café dans ses placards, je me suis demandée d’où venais cette propension que j’ai à penser à tout ce qui concerne tout le monde (typiquement, le café) et lui à ne penser à rien d’autre qu’à lui (oui, j’ai l’air piquée, je suis piquée). J’exagère dans les deux sens bien sûr, je ne pense pas à tout et lui ne pense pas qu’à lui, mais le problème est récurrent. Quotidien pour ainsi dire.

Le problème du quotidien, c’est que c’est tous les jours, tu vois.


Le quotidien, le présent, le maintenant, c’est le champ du care par excellence. C’est quoi le care ? Basiquement, c’est cette propension à se soucier d’autrui (soin en anglais), qui ne serait pas juste une pensée, mais une série d’actes concrets : les « soins » à autrui. En tant qu’actes dévolus à autrui manifestés dans l’espace-temps, le care réclame organisation (rigoureuse), constance (quo-ti-dienne) et empathie (cette capacité à se mettre à la place d’autrui).

Et c’est que le grand méchant genre sort du bois. Les filles seraient naturellement fortiches à cet exercice, alors que les garçons sont réputés très mauvais ; d’ailleurs, c’est pas ce que je viens de dire avec mon histoire de café ?

Non, c’est ce que je déplore avec mon histoire de café. Figure-toi que je ne doute pas un instant de la capacité de mon homme à être à la hauteur de la situation (organisation / constance / empathie), à ma hauteur si j’ose dire. Moins sarcastiquement, je dirais que si le besoin de vivre dans le soin et le confort est partagé par tous les humains, femmes et hommes, les capacités pour y parvenir également. Par exemple, si un homme se retrouve seul, il ne meurt pas de faim et ne dort pas dans ses excréments. Enfin, disons qu’il se retrouve éventuellement un peu démuni s’il n’a pas été préparé, mais spontanément, il sent confusément ce qu’il lui faut pour survivre. Il passera l’aspirateur chez lui comme tout le monde et fera ses lessives.

Tant qu’il est tout seul, tout va bien. Mais il suffit qu’une fille arrive, en revanche, et paf, la lutte des sexes commencent. Si l’espace de vie est partagé, alors les besoins sont mélangés. Madame attend ceci, monsieur réclame cela, madame s’en fout des détails, monsieur néglige l’essentiel et de fil en aiguille, on s’en sort plus. Si vous vous lancez dans un tableau de la répartition des tâches, c’est encore pire : vous chargez l’autre de vos besoins c’est-à-dire qu’ils vont devoir être assouvis comme VOUS le voulez alors que ce n’est pas VOUS qui le ferez. Vous devenez comptables, vous faites de la dette, du dossier, c’est le début de la fin le tableau de répartition des tâches.

C’est facile de s’occuper de soi. C’est le plus simple de la vie, c’est la vie niveau 0. Problème : on est 7,5 milliards à peu près. Autre problème : les humains aiment vivre par 2. Bref, la vie devient plus belle et plus intéressante quand on décolle du niveau 0. Elle permet le couple d’une part et l’harmonie planétaire d’autre part (n’ayons pas peur des mots).

Alors peut-être que les deux individualistes que nous sommes sont complètement tarés de vivre avec une telle proximité (celle où on partage le café du matin) et que je devrais juste brûler le couple avec l’eau du bain, j’avoue que je n’ai pas trouvé de réponse… mais j’ai trouvé beaucoup de questions.

Travail, Genre et Sociétés n°26
(2011) Editions La Découverte

Ci-dessous, des extraits d’une revue qui décortique la notion du care et résument bien ce que j’ai l’impression de vivre, chaque jour.


Pour commencer, un résumé de trois de ces articles (avec les liens vers lesdits articles), qui nous rappelle comment les femmes ont été statistiquement invisibilisées par la notion toute patriarcale de « ménage ».




Thomas Amossé et Gaël de Peretti, en examinant l’évolution d’une large gamme d’enquêtes et d’outils depuis la Deuxième Guerre mondiale, montrent que si la statistique est en retard, elle n’est pas restée inactive. Partant de l’évolution des notions de « ménage » et d’« individu », ils proposent une histoire de la place accordée par la statistique aux catégories de sexe. De l’immédiat après-guerre aux années 1970, les femmes apparaissent peu visibles, en quelque sorte cachées derrière le « chef de ménage », assignées à un rôle statistique d’épouse ou de mère. Au tournant des années 1970, la statistique se centre peu à peu sur les individus et contribue au dévoilement d’inégalités de sexe. Plus récemment, elle examine la question de la place des individus au sein des ménages : il ne s’agit plus seulement de révéler des inégalités, qui persistent d’ailleurs dans certains domaines, mais de comprendre comment se construisent les différences au sein même des couples, comment elles sont perçues. Avec ce troisième temps, la statistique se fait moins normative, les orientations politiques plus incertaines, les controverses scientifiques particulièrement vives.

[…]

Olivier Donni et Sophie Ponthieux reviennent en détail sur la manière dont la conceptualisation du ménage a évolué dans la théorie économique standard : de l’approche unitaire, qui pose le ménage comme un individu, à l’approche collective, dans laquelle il se compose d’individus distincts entre lesquels il y a des rapports de pouvoir et des négociations. L’approche unitaire, dominante jusqu’à la fin des années 1980, suppose que le bien du ménage est le bien de chacun de ses membres. Elle postule soit un dictateur qui impose ses décisions au ménage, soit un consensus dont l’obtention n’est pas explicitée. Ce cadre, intenable théoriquement et empiriquement, est remis en question par des modèles théoriques nouveaux qui rendent compte de l’existence de plusieurs décideurs. Le comportement du ménage y est conçu comme le résultat d’une négociation entre ses membres, dont le pouvoir se reflète dans une règle de partage qui permet d’appréhender la distribution des ressources au sein du ménage.

[…]

Danièle Meulders et Sile O’Dorchai mettent précisément en évidence les conséquences de conventions statistiques qui se réfèrent toujours au ménage pour appréhender les situations individuelles. Est-il utile de souligner que dans l’opération qui, suivant la convention du modèle unitaire, agrège les revenus de tous les membres du ménage puis les distribue de façon égale entre tous, c’est la situation particulière des femmes qui est occultée ? Prenant le contre-pied des conventions usuelles, les auteures proposent une estimation des revenus au niveau individuel. Le tableau des inégalités entre femmes et hommes s’en trouve radicalement changé : de masculine lorsqu’elle est calculée au niveau des ménages, la pauvreté devient féminine ; et lorsqu’il s’agit des travailleurs pauvres, la situation des femmes, en moyenne bien moins favorable sur le marché du travail, se trouve alors mise au jour.

Amossé Thomas, Ponthieux Sophie, « Les individus font-ils bon ménage ? », Travail, genre et sociétés, 2011/2 (n° 26), p. 19-22. DOI : 10.3917/tgs.026.0019.


Mais pourquoi tant de négligence ? Pourquoi si peu de care pour le care ?

C’est le formidable potentiel de dévalorisation du féminin. Tout ce que la femme fait, tout ce qu’elle touche est par essence inintéressant. D’ailleurs, dès qu’il y a un truc inintéressant à faire (comme le café), on se demande si une femme ne pourrait pas le faire.



Il faut rappeler que les éthiques du care s’appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de soin ont été socialement et moralement dévalorisées. L’assignation historiquement attestée des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors de la sphère publique, valorisée par les hommes et les femmes socialement avantagés et conçue comme seul lieu du politique. C’est alors l’ensemble des activités domestiques qui se trouve subrepticement dévalorisé, comme ne comportant pas de dimension proprement politique ni morale.

L’éthique du care constitue par là une mise en cause des philosophies morales, sociales et politiques, sous leur forme majoritaire. En ouvrant explicitement la perspective d’une voix morale différente, elle a mis en rivalité, et à égalité, les deux voix morales : une moralité centrée sur l’équité, l’impartialité et l’autonomie, et valorisée par une tradition de pensée qu’on parvient à identifier comme masculine ; et une moralité formulée « d’une voix différente », reconnue le plus souvent dans l’expérience des femmes, et fondée sur la préservation et l’entretien des liens humains. La seconde requiert un examen des situations particulières. La révolution de la voix différente émerge au moment où Carol Gilligan fait entrer en scène la voix d’Amy, 11 ans, dans ses entretiens, qu’elle confronte à celle de Jake, un garçon du même âge. Les réponses de Jake et Amy illustrent respectivement les perspectives de l’éthique de la justice et de l’éthique du care. Le jugement moral d’Amy est fondé sur l’attention à toutes les données du problème : « Sa vision du monde est constituée de relations humaines qui se tissent et dont la trame forme un tout cohérent, et non pas d’individus isolés et indépendants dont les rapports sont régis par des systèmes de règles » [Gilligan, 2008, pp. 49 et sq., op. cit.].

Laugier Sandra, « Le care comme critique et comme féminisme », Travail, genre et sociétés, 2011/2 (n° 26), p. 183-188. DOI : 10.3917/tgs.026.0183.


La plupart des articles de la revue font référence à un ouvrage paru en 1982 : In a Different Voice : Psychological Theory and Women’s Development de Carol Gilligan, qui théorise une éthique du care. Dans la même veine, il est souvent question de JoanTronto, qui pense que le care est humain et non pas proprement féminin.



À travers l’idée d’une voix différente, il s’agit pour Gilligan de revendiquer une autre forme de moralité. Mais elle montre finalement que cette voix est présente en chacun bien qu’elle soit négligée parce qu’elle est d’abord, empiriquement, celle des femmes, et concerne des activités qui, leur étant réservées en priorité, sont perçues comme relevant du féminin ou de la féminité même quand elles sont réalisées par des hommes. « Mon père est femme de ménage » écrit ainsi de façon ironique mais significative Saphia Azzeddine. Les éthiques du care s’appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de soin ont été socialement et moralement dévalorisées. L’assignation historiquement attestée des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors de la sphère publique, valorisée par les hommes et ensuite également par les femmes socialement avantagés. C’est alors l’ensemble des activités domestiques qui se trouve subrepticement dévalorisé, car ne comportant pas dans ce cadre de dimension proprement politique ni morale.

[…]

Or ce qui est subversif dans la perspective du care, c’est qu’elle refuse que les femmes (ou qui que ce soit) se sacrifient aux intérêts et aux besoins des autres dans « l’indifférence des privilégiés » (pour le dire dans les termes de Joan Tronto).

Paperman Patricia, Molinier Pascale, « L'éthique du care comme pensée de l'égalité », Travail, genre et sociétés, 2011/2 (n° 26), p. 189-193. DOI : 10.3917/tgs.026.0189.


Pourtant, quand on y songe, le care, c’est le pouvoir que l’on peut avoir sur la vie, sur sa vie mais aussi celle des autres. C’est en cela qu’il est puissant, en tant que bio-pouvoir.



Le débat qui s’est développé, depuis les années 1980, en philosophie sous le terme d’éthique du care a insisté tout d’abord sur la dimension genrée de cette pratique et sur la revalorisation de qualités morales (comme l’attention à l’autre) marginalisées par les théories libérales de la justice. Par la suite, un glissement s’est opéré vers la dimension universelle du care et sa signification dans ce qui garantit, voire définit, la vie humaine. Ainsi, la théorie soutenue par Joan Tronto met en avant la vulnérabilité comme condition humaine, l’interdépendance comme situation commune, partagée par tous, mais non reconnue par certains (les privilégiés). Dans cette perspective, le care n’est pas seulement un concept moral, il devient un concept politique ; un concept traversé par une tension importante, puisqu’il évoque à la fois l’une des activités essentielles à la préservation de la vie humaine et une pratique soumise à des formes d’institutionnalisation, à des processus sociaux fortement politisés.

[…]

Dans cette perspective, le care apparaît comme le site privilégié d’un gouvernement de la vie. Cette approche a deux implications importantes. En premier lieu, cela suppose de considérer le care en tant que puissance – la « puissance des faibles » comme l’esquisse Tronto dans son ouvrage de 1993 – et de prendre ainsi la mesure de son potentiel en termes de critique sociale. En second lieu, cela permet de rattacher son analyse à celle des nouvelles formes de gouvernementalité menée par Michel Foucault et de nourrir ainsi la réflexion sur les stratégies de résistance et les conditions d’un care démocratique.

La pertinence de cette perspective d’un point de vue féministe est évidente. Les enjeux de genre en effet apparaissent cruciaux dans ces deux dimensions. En premier lieu, si le care est un pouvoir sur la vie, il est principalement attribué, « consenti » aux femmes dans son exercice, tout en restant largement gouverné par les hommes. 

[…]

Le care et les trois dimensions de la vie

À l’instar d’autres rapports sociaux, les identités et rapports de genre se construisent à l’articulation de trois formes de vie, que nous nommerons la « vie incarnée », la « vie en soi » et la « vie vécue ». À travers le care, ces trois dimensions de la vie sont l’objet d’un biopouvoir.

La première dimension renvoie aux aspects physiologiques de l’existence, à l’alimentation, aux soins médicaux des causes de la dépendance ou encore aux appareillages, aux techniques qui peuvent traiter ou suppléer les défaillances du corps, des organes, des cellules. Le soin s’adresse ici à une vie incarnée, qu’il s’agit de maintenir dans ses fonctionnalités. On sait que ce type de soin est majoritairement prodigué par des femmes, d’autant plus s’il ne relève pas d’une médicalisation de pointe. Par ailleurs, même une biologisation du vivant n’implique pas forcément le développement d’une éthique égalitaire.

La deuxième dimension est celle de la vie en soi (life itself), pour reprendre l’expression de Nikolas Rose, qui revient à la délimitation des frontières du vivant et, plus fondamentalement, aux processus de définition du sens de la vie. Quand commence une vie (à la conception, à la naissance) ? Quand se termine-t-elle (peut-on parler de « vie » pour une personne gravement atteinte de démence ou très lourdement handicapée) ? À l’instar de la vie incarnée, la vie en soi s’inscrit dans un rapport à la dépendance et au soin largement structuré par des rapports de genre. Si ceux-ci sont aujourd’hui apparents dans des cas comme la régulation de l’avortement, les contours de la fin de la vie font probablement aussi l’objet de rapports de pouvoir genrés, moins étudiés.

La dernière dimension est celle de la vie vécue, à savoir, pour reprendre la discussion conduite par Hannah Arendt (vita activa), de son inscription dans un ensemble de relations et dans un parcours légitime. Le champ du care contribue ici à façonner la vie dans son contenu et dans la façon dont les hommes ou les femmes en font l’expérience quotidienne. À titre d’exemple, une vie de femme qui fait l’impasse sur la maternité peine à être reconnue comme une vie accomplie. Nos précédents travaux ont ainsi montré que dans le même pays – en l’occurrence la Suisse –, des politiques du care pouvaient être porteuses, localement, de définitions de la vie vécue très différentes, notamment en ce qui concerne la tension entre sphère privée et sphère publique, mais aussi le rapport à l’autonomie ou à la dépendance. Par ailleurs, ces types de vie sont clairement associés à des catégories de personnes spécifiques. L’âge, le revenu, mais aussi le genre représentent ici les principales clés d’attribution. De ce point de vue, les défaillances de prestations publiques, en nature ou en cash, renvoient les individus à des rôles sociaux, souvent déterminés par les constructions sociales de leur parcours de vie. En clair, les femmes – qu’elles soient jeunes mères ou grands-mères, épouses ou belles-filles – se trouvent confrontées « tout naturellement » aux tâches de soin.

[…]

Du point de vue du contenu et de la valeur de la vie, les profils des vies masculines restent plus fréquemment situés « dans le monde », celui de la politique, de l’exercice des droits, de l’investissement du monde professionnel, de la maîtrise de son destin personnel. Ces valeurs se reflètent dans les attentes sociales vis-à-vis d’une situation de handicap à l’âge adulte. Les femmes, dont le contenu des vies reste, y compris dans l’emploi, prioritairement assigné à la sphère domestique et dont la majorité sociale et politique ne va pas toujours de soi, ne bénéficient pas forcément de privilèges semblables, notamment en terme de liberté de choix. De fait, les parcours de vie deviennent l’un des enjeux clés des débats dans le domaine des politiques de l’emploi et des politiques sociales (éducation, revenu, politique familiale, etc.).

Giraud Olivier, Lucas Barbara, « Le care comme biopouvoir », Travail, genre et sociétés, 2011/2 (n° 26), p. 205-210. DOI : 10.3917/tgs.026.0205.





J’aimerais bien éprouver, un jour, le plaisir qu’on take care de moi. Être l’objet d’attention (je t’ai parlé de mon fantasme du bain ? Ou de celui d’être nourrie ? Non ? Non, c’est sûr, j’ose pas, ce serait tellement subversif…)

Parce que moi aussi j’ai besoin de café, d’amour et d’un sens à ma vie.

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...