lundi 3 novembre 2014

Le Roman de Tristan et Yseut - Joseph Bédier / I - Les enfances de Tristan

< Blanchefleur, l'une des plus vieilles femmes mises dans un frigo pour les besoins de la cause poétique.

Tristan et Yseut, c’est le plus vieux témoignage de la plus vieille femme dans le frigo… C’est la plus vieille histoire à user de ce trope follement romantique qui consiste à tuer par amour. La plus vieille histoire d’une fille si belle qu’elle en est méchante, à narrer les atroces turpitudes des hommes qu’elle ensorcelle. La toute première à raconter comment une femme force un homme à l’enlever, à fuir en se mettant tout le pays à dos et mourir pour elle. Cette histoire se distingue du « roman courtois », dans lequel la femme n’est qu’un objet passif du désir du chevalier. Ici, Yseut, elle fout les glandes à tout le monde.

Au fil du temps, ce récit particulièrement chevaleresque  a fini par rejoindre celui d’Arthur et de sa table ronde. On tue avec bravoure, on maudit avec courage, et l’on meurt en emportant avec soi la femme qu’on aime. Tel sont les fondements de notre littérature, de notre culture. Ça fait envie !

Il existe plusieurs versions de cette histoire.

La plus ancienne et la plus connue est Le Roman de Tristan et Yseut de Béroul, rédigée aux alentours de 1170. Elle est aujourd’hui incomplète, tout comme Le Tristan de Thomas d’Angleterre, écrit vers 1175. Marie de France (à qui l’on doit d’ailleurs le Lai de Graelent qu’écoute Tristan dans la version de Bédier) s’est inspirée de cette histoire pour écrire Le Lai du Chèvrefeuille, entre 1160 et 1189. Le Cligès ou la fausse morte de Chrétien de Troyes est également considérée comme une version du mythe. De nombreux auteurs après eux ont tricoté leur propre version, ajoutant d’autres fragments à ce grand puzzle (allez voir la page Wiki de ce mythe).

Pour ma part, je vous laisse avec la version de Joseph Bédier, qui a les immenses avantages d’être complète et intelligible, puisque rédigée au début du siècle précédent. Elle est constituée de 19 chapitres, que voici, et que j’égrènerai au fil des mois.


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I — Les enfances de Tristan     II — Le morhalt d’Irlande     III— La quête de la belle aux cheveux d’or     IV — Le philtre     V — Brangien livrée aux serfs     VI — Le grand pin     VII — Le nain Frocin     VIII — Le saut de la chapelle     IX — La forêt du morois     X — L’ermite ogrin     XI — Le gué aventureux     XII — Le jugement par le fer rouge     XIII — La voix du rossignol     XIV — Le grelot merveilleux     XV — Iseut aux blanches mains     XVI — Kaherdin     XVII — Dinas de Lidan     XVIII — Tristan fou     XIX — La mort



I
LES ENFANCES DE TRISTAN

Du wœrest zwâre baz genant :
Juvente bele et la riant !

(Gottfried de Strasbourg.)


Seigneurs, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort ? C’est de Tristan et d’Iseut la reine. Écoutez comment à grand’joie, à grand deuil ils s’aimèrent, puis en moururent un même jour, lui par elle, elle par lui.


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Aux temps anciens, le roi Marc régnait en Cornouailles. Ayant appris que ses ennemis le guerroyaient, Rivalen, roi de Loonnois, franchit la mer pour lui porter son aide. Il le servit par l’épée et par le conseil, comme eût fait un vassal, si fidèlement que Marc lui donna en récompense la belle Blanchefleur, sa sœur, que le roi Rivalen aimait d’un merveilleux amour.
Il la prit à femme au moutier de Tintagel. Mais à peine l’eut-il épousée, la nouvelle lui vint que son ancien ennemi, le duc Morgan, s’étant abattu sur le Loonnois, ruinait ses bourgs, ses camps, ses villes. Rivalen équipa ses nefs hâtivement et emporta Blanchefleur, qui se trouvait grosse, vers sa terre lointaine. Il atterrit devant son château de Kanoël, confia la reine à la sauvegarde de son maréchal Rohalt, Rohalt que tous, pour sa loyauté, appelaient d’un beau nom, Rohalt le Foi-Tenant ; puis, ayant rassemblé ses barons, Rivalen partit pour soutenir sa guerre.

Blanchefleur l’attendit longuement. Hélas ! il ne devait pas revenir. Un jour, elle apprit que le duc Morgan l’avait tué en trahison. Elle ne le pleura point : ni cris, ni lamentations, mais ses membres devinrent faibles et vains ; son âme voulut, d’un fort désir, s’arracher de son corps. Rohalt s’efforçait de la consoler :

« Reine, disait-il, on ne peut rien gagner à mettre deuil sur deuil ; tous ceux qui naissent ne doivent-ils pas mourir ? Que Dieu reçoive les morts et préserve les vivants !… »

Mais elle ne voulut pas l’écouter. Trois jours elle attendit de rejoindre son cher seigneur. Au quatrième jour, elle mit au monde un fils, et, l’ayant pris entre ses bras :

« Fils, lui dit-elle, j’ai longtemps désiré de te voir ; et je vois la plus belle créature que femme ait jamais portée. Triste j’accouche, triste est la première fête que je te fais, à cause de toi j’ai tristesse à mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse, tu auras nom Tristan. »

Quand elle eut dit ces mots, elle le baisa, et, sitôt qu’elle l’eut baisé, elle mourut. Rohalt le Foi-Tenant recueillit l’orphelin. Déjà les hommes du duc Morgan enveloppaient le château de Kanoël : comment Rohalt aurait-il pu soutenir longtemps la guerre ? On dit justement : « Démesure n’est pas prouesse » ; il dut se rendre à la merci du duc Morgan. Mais, de crainte que Morgan n’égorgeât le fils de Rivalen, le maréchal le fit passer pour son propre enfant et l’éleva parmi ses fils.
Après sept ans accomplis, lorsque le temps fut venu de le reprendre aux femmes, Rohalt confia Tristan à un sage maître, le bon écuyer Gorvenal. Gorvenal lui enseigna en peu d’années les arts qui conviennent aux barons. Il lui apprit à manier la lance, l’épée, l’écu et l’arc, à lancer des disques de pierre, à franchir d’un bond les plus larges fossés ; il lui apprit à détester tout mensonge et toute félonie, à secourir les faibles, à tenir la foi donnée ; il lui apprit diverses manières de chant, le jeu de la harpe et l’art du veneur ; et quand l’enfant chevauchait parmi les jeunes écuyers, on eût dit que son cheval, ses armes et lui ne formaient qu’un seul corps et n’eussent jamais été séparés. À le voir si noble et si fier, large des épaules, grêle des flancs, fort, fidèle et preux, tous louaient Rohalt parce qu’il avait un tel fils. Mais Rohalt, songeant à Rivalen et à Blanchefleur, de qui revivaient la jeunesse et la grâce, chérissait Tristan comme son fils, et secrètement le révérait comme son seigneur.

Or, il advint que toute sa joie lui fut ravie, au jour où des marchands de Norvège, ayant attiré Tristan sur leur nef, l’emportèrent comme une belle proie. Tandis qu’ils cinglaient vers des terres inconnues, Tristan se débattait, ainsi qu’un jeune loup pris au piège. Mais c’est vérité prouvée, et tous les mariniers le savent : la mer porte à regret les nefs félonnes, et n’aide pas aux rapts ni aux traîtrises. Elle se souleva furieuse, enveloppa la nef de ténèbres, et la chassa huit jours et huit nuits à l’aventure. Enfin, les mariniers aperçurent à travers la brume une côte hérissée de falaises et de récifs où elle voulait briser leur carène. Ils se repentirent : connaissant que le courroux de la mer venait de cet enfant ravi à la male heure, ils firent vœu de le délivrer et parèrent une barque pour le déposer au rivage. Aussitôt tombèrent les vents et les vagues, le ciel brilla, et, tandis que la nef des Norvégiens disparaissait au loin, les flots calmés et riants portèrent la barque de Tristan sur le sable d’une grève.
À grand effort, il monta sur la falaise et vit qu’au-delà d’une lande vallonnée et déserte, une forêt s’étendait sans fin. Il se lamentait, regrettant Gorvenal, Rohalt son père, et la terre de Loonnois, quand le bruit lointain d’une chasse à cor et à cri réjouit son cœur. Au bord de la forêt, un beau cerf déboucha. La meute et les veneurs dévalaient sur sa trace à grand bruit de voix et de trompes. Mais, comme les limiers se suspendaient déjà par grappes au cuir de son garrot, la bête, à quelques pas de Tristan, fléchit sur les jarrets et rendit les abois. Un veneur la servit de l’épieu. Tandis que, rangés en cercle, les chasseurs cornaient de prise, Tristan, étonné, vit le maître veneur entailler largement, comme pour la trancher, la gorge du cerf. Il s’écria :

« Que faites-vous, seigneur ? Sied-il de découper si noble bête comme un porc égorgé ? Est-ce donc la coutume de ce pays ?

— Beau frère, répondit le veneur, que fais-je là qui puisse te surprendre ? Oui, je détache d’abord la tête de ce cerf, puis je trancherai son corps en quatre quartiers que nous porterons, pendus aux arçons de nos selles, au roi Marc, notre seigneur. Ainsi faisons-nous ; ainsi, dès le temps des plus anciens veneurs, ont toujours fait les hommes de Cornouailles. Si pourtant tu connais quelque coutume plus louable, montre-nous la ; prends ce couteau, beau-frère ; nous l’apprendrons volontiers. » 

Tristan se mit à genoux et dépouilla le cerf avant de le défaire ; puis il dépeça la tête en laissant, comme il convient, l’os corbin tout franc ; puis il leva les menus droits, le mufle, la langue, les daintiers et la veine du cœur.

Et veneurs et valets de limiers, penchés sur lui, le regardaient, charmés.

« Ami, dit le maître veneur, ces coutumes sont belles ; en quelle terre les as-tu apprises ? Dis-nous ton pays et ton nom.

— Beau seigneur, on m’appelle Tristan ; et j’appris ces coutumes en mon pays de Loonnois.

— Tristan, dit le veneur, que Dieu récompense le père qui t’éleva si noblement ! Sans doute, il est un baron riche et puissant ? »

Mais Tristan, qui savait bien parler et bien se taire, répondit par ruse :

« Non, seigneur, mon père est un marchand. J’ai quitté secrètement sa maison sur une nef qui partait pour trafiquer au loin, car je voulais apprendre comment se comportent les hommes des terres étrangères. Mais, si vous m’acceptez parmi vos veneurs, je vous suivrai volontiers, et vous ferai connaître, beau seigneur, d’autres déduits de vénerie.

— Beau Tristan, je m’étonne qu’il soit une terre où les fils des marchands savent ce qu’ignorent ailleurs les fils des chevaliers. Mais viens avec nous, puisque tu le désires, et sois le bienvenu. Nous te conduirons près du roi Marc, notre seigneur. »

Tristan achevait de défaire le cerf. Il donna aux chiens le cœur, le massacre et les entrailles, et enseigna aux chasseurs comment se doivent faire la curée et le forhu. Puis il planta sur des fourches les morceaux bien divisés et les confia aux différents veneurs : à l’un la tête, à l’autre le cimier et les grands filets ; à ceux-ci les épaules, à ceux-là les cuissots, à cet autre le gros des nombles. Il leur apprit comment ils devaient se ranger deux par deux pour chevaucher en belle ordonnance, selon la noblesse des pièces de venaison dressées sur les fourches.

Alors ils se mirent à la voie en devisant, tant qu’ils découvrirent enfin un riche château. Des prairies l’environnaient, des vergers, des eaux vives, des pêcheries et des terres de labour. Des nefs nombreuses entraient au port. Le château se dressait sur la mer, fort et beau, bien muni contre tout assaut et tous engins de guerre ; et sa maîtresse tour, jadis élevée par les géants, était bâtie de blocs de pierre, grands et bien taillés, disposés comme un échiquier de sinople et d’azur.
Tristan demanda le nom de ce château.

« Beau valet, on le nomme Tintagel.

— Tintagel, s’écria Tristan, béni sois-tu de Dieu, et bénis soient tes hôtes ! »

Seigneurs, c’est là que jadis, à grand’joie, son père Rivalen avait épousé Blanchefleur. Mais, hélas ! Tristan l’ignorait.

Quand ils parvinrent au pied du donjon, les fanfares des veneurs attirèrent aux portes les barons et le roi Marc lui-même. 

Après que le maître veneur lui eut conté l’aventure, Marc admira le bel arroi de cette chevauchée, le cerf bien dépecé, et le grand sens des coutumes de vénerie. Mais surtout il admirait le bel enfant étranger, et ses yeux ne pouvaient se détacher de lui. D’où lui venait cette première tendresse ? Le roi interrogeait son cœur et ne pouvait le comprendre. Seigneurs, c’était son sang qui s’émouvait et parlait en lui, et l’amour qu’il avait jadis porté à sa sœur Blanchefleur.

Le soir, quand les tables furent levées, un jongleur gallois, maître en son art, s’avança parmi les barons assemblés, et chanta des lais de harpe. Tristan était assis aux pieds du roi, et, comme le harpeur préludait à une nouvelle mélodie, Tristan lui parla ainsi :

« Maître, ce lai est beau entre tous : jadis les anciens Bretons l’ont fait pour célébrer les amours de Graelent. L’air en est doux, et douces les paroles. Maître, ta voix est habile, harpe-le bien ! » 

Le Gallois chanta, puis répondit :

« Enfant, que sais-tu donc de l’art des instruments ? Si les marchands de la terre de Loonnois enseignent aussi à leurs fils le jeu des harpes, des rotes et des vielles, lève-toi, prends cette harpe, et montre ton adresse. »

Tristan prit la harpe et chanta si bellement que les barons s’attendrissaient à l’entendre. Et Marc admirait le harpeur venu de ce pays de Loonnois où jadis Rivalen avait emporté Blanchefleur.
Quand le lai fut achevé, le roi se tut longuement.

« Fils, dit-il enfin, béni soit le maître qui t’enseigna, et béni sois-tu de Dieu ! Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix et la voix de leur harpe pénètrent le cœur des hommes, réveillent leurs souvenirs chers et leur font oublier maint deuil et maint méfait. Tu es venu pour notre joie en cette demeure. Reste longtemps près de moi, ami !

— Volontiers, je vous servirai, sire, répondit Tristan, comme votre harpeur, votre veneur et votre homme lige. »

Il fit ainsi, et, durant trois années, une mutuelle tendresse grandit dans leurs cœurs. Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids ou en chasse, et, la nuit, comme il couchait dans la chambre royale parmi les privés et les fidèles, si le roi était triste, il harpait pour apaiser son déconfort. Les barons le chérissaient, et, sur tous les autres, comme l’histoire vous l’apprendra, le sénéchal Dinas de Lidan. Mais plus tendrement que les barons et que Dinas de Lidan, le roi l’aimait. Malgré leur tendresse, Tristan ne se consolait pas d’avoir perdu Rohalt son père, et son maître Gorvenal, et la terre de Loonnois.

Seigneurs, il sied au conteur qui veut plaire d’éviter les trop longs récits. La matière de ce conte est si belle et si diverse : que servirait de l’allonger ? Je dirai donc brièvement comment, après avoir longtemps erré par les mers et les pays, Rohalt le Foi-Tenant aborda en Cornouailles, retrouva Tristan, et, montrant au roi l’escarboucle jadis donnée par lui à Blanchefleur comme un cher présent nuptial, lui dit :

« Roi Marc, celui-ci est Tristan de Loonnois, votre neveu, fils de votre sœur Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan tient sa terre à grand tort ; il est temps qu’elle fasse retour au droit héritier. »
Et je dirai brièvement comment Tristan, ayant reçu de son oncle les armes de chevalier, franchit la mer sur les nefs de Cornouailles, se fit reconnaître des anciens vassaux de son père, défia le meurtrier de Rivalen, l’occit et recouvra sa terre.

Puis il songea que le roi Marc ne pouvait plus vivre heureusement sans lui, et comme la noblesse de son cœur lui révélait toujours le parti le plus sage, il manda ses comtes et ses barons et leur parla ainsi :

« Seigneurs de Loonnois, j’ai reconquis ce pays et j’ai vengé le roi Rivalen par l’aide de Dieu et par votre aide. Ainsi j’ai rendu à mon père son droit. Mais deux hommes, Rohalt, et le roi Marc de Cornouailles, ont soutenu l’orphelin et l’enfant errant, et je dois aussi les appeler pères ; à ceux-là, pareillement, ne dois-je pas rendre leur droit ? Or, un haut homme a deux choses à lui : sa terre et son corps. Donc, à Rohalt, que voici, j’abandonnerai ma terre : père, vous la tiendrez et votre fils la tiendra après vous. Au roi Marc, j’abandonnerai mon corps ; je quitterai ce pays, bien qu’il me soit cher, et j’irai servir mon seigneur Marc en Cornouailles. Telle est ma pensée ; mais vous êtes mes féaux, seigneurs de Loonnois, et me devez le conseil ; si donc l’un de vous veut m’enseigner une autre résolution, qu’il se lève et qu’il parle ! »

Mais tous les barons le louèrent avec des larmes, et Tristan, emmenant avec lui le seul Gorvenal, appareilla pour la terre du roi Marc.



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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...