dimanche 16 février 2014

Vénus Noire - Abdellatif Kechiche




Du coup, Kechiche signe un film forcément dérangeant.

La construction du récit est exemplaire, selon moi.

Le film est un peu long, mais l’on parle de toute une vie…
Il s’ouvre avec la présentation des « restes » de Saartjie et les mots précis du rapport de Georges Cuvier, que vous avez pu lire hier. C’est donc la fin de l’histoire.

Puis la vie de Saartjie (Yahima Torres, juste) se déroule devant nous, le cinéaste mettant en scène in extenso le spectacle que Caezar (André Jacob) proposait à la populace londonienne. Par la suite, nous verrons une vingtaine de fois ces exhibitions, avec à chaque fois les petites variantes qui ont fait de la vie de cette femme un calvaire, que ce soit dans les bas-fond de Londres ou dans les beaux salons parisiens : Sarrtjie joue le jeu, puis ne veut plus le jouer et se met à chanter et jouer du violon « trop » bien, Saartjie se fait punir, Saartjie se fait attacher, Saartjie rentre en cage, Saartjie se fait toucher, Saartjie montre ses fesses, Saartjie a un beau déguisement, Saartjie se fait monter comme un âne, Saartjie se fait violer.

Pourquoi Saartjie ne se sort-elle pas de cette situation ? Pourquoi blanchit-elle ses propriétaires lorsqu’ils se retrouvent en justice pour maltraitance envers un être humain ? Pourquoi répète-t-elle, confronté à une véritable actrice qui l’interpelle, « I’m acting » ?

Le spectateur est dans l’obligation de s’interroger : où est le problème, si Saartjie est consentante ?

Est-ce la rupture du contrat acteur-spectateur, qui veut que le spectateur SAIT que l’acteur joue, ce qui n’était pas le cas de Saartjie (les spectateurs étaient persuadés d’avoir affaire à une véritable bête sauvage, non humaine) ?
Est-ce le fait que son humanité soit dégradée, qu’elle soit tenue en laisse, dans une cage ?
Est-ce le fait qu’elle n’était pas vraiment payée pour le faire ?
Ou bien qu’elle le fut parfois ?
Ou bien le fait qu’elle soit livrée aux attouchements de la foule ?
Ou encore le fait qu’elle soit livrée aux attouchements de la foule alors qu’elle n’aimait pas le faire ?

La réponse nous est donnée lors des scènes où les scientifiques prennent ses mesures, et tentent de déjouer son refus de retirer son pagne. Saartjie est un être soumis, et l’estime qu’elle se porte est en conflit avec son désir de s’intégrer, d’être acceptée. La vérité, c’est que Saartjie n’est pas consentante, mais qu’elle n’a jamais eu le luxe de pouvoir le dire.

Elle rencontrera bien quelques personnes qui lui accorderont un peu de respect, d’attention. Mais aucune de ses personnes ne pourra rien pour elle.

A chaque fois, ses propriétaires successifs lui jurent, jusque à la fin, que bientôt, elle sera libre. Saartjie boit. Saartjie se fait vendre, plusieurs fois. Jusqu’à ce qu’elle soit vendue à un bordel, où elle exhibe ses parties génitales quand elle ne se fait pas sauter. C’est à l’occasion d’une visite du médecin auprès des putes qu’on lui trouve une infection avancée.

Sans que l’on sache pourquoi, elle ne sera pas soignée. On la voit quitter le bordel avec ses affaires, sans que l’on sache si elle part de son propre gré, ou s’il elle a été « remerciée ». Elle va se vendre dans la rue. Elle mourra quelques jours plus tard.

Elle est disséquée, moulée, décortiquée dans les jours qui suivent par les bons soins de Mr Cuvier.

Saartjie s’est fait sucer, pomper, annihiler.

Lorsque le générique de fin démarre, vous vous sentez moyennement bien. Apparaissent alors les images d’archives du retour des restes de Saartjie à son pays.
Voilà, Saartjie est libre.

Mais elle est morte.


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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...