mardi 4 juin 2013

Pourquoi j'ai mangé mon père - Roy Lewis


 
C’est le titre d’un bouquin drôlissime, édité en 1960 (sous le titre Evolution man, puis 30 ans plus tard pour son édition française, chez Acte Sud) qui a étrangement fondé ma vision de l’Homme. On lui trouvera des défauts et approximations, mais il faudra aussi lui reconnaître une valeur ethnologique. Il a été écrit par un sociologue, Roy Lewis, soucieux d’expliquer comment on en est arrivés là. Il a été traduit en français par Rita Barisse et Vercors, l'illustrateur des Filifers et Patapoufs de Maurois (et qui signe la préface).

Le personnage principal (Ernest), celui qui va manger son père, est un hominidé angoissé et individualiste du pléistocène (vers la fin). Il a pour géniteur un autre hominidé (Édouard, dont le leitmotiv est « Les possibilités sont prodigieuses ! ») qui s’est mis en tête d’élever l’espèce simiesque en la rendant humaine par divers stratagèmes : le feu, l’alimentation carnivore et la vie sédentaire. Donc la chasse, la taille de pierre, la « technologie », la station verticale et le refus de l’obscurantisme, idée portée par le frère du père, l’oncle Vania, qui hurle à qui veut l’entendre « back to the trees ! », arriéré qu’il est. Entre l’oncle arriéré et le père moderniste, le héros ne veut qu’une chose : son confort.

On imagine que le père, juste avant d’être découpé, regrette un peu d’avoir appris à ses mômes à manger de la viande.

Extrait. Le père vient de réduire en cendres une partie de l’Afrique, incendie qu’il n’a pu éteindre qu’en inventant rapidement le contre-feu. Fratrie et père se pose au coin d’un nouveau brasier, avec leurs tendres épouses, dans leur caverne familiale, appréhendant un long voyage avec les jambes brûlées…

- Et voilà ! dit père fièrement quand ils eurent allumé un nouveau feu. On a payé ça cher, peut-être, mais vous voyez, toute peine à son salaire. Du feu où et quand vous voulez, sans plus de mal que de presser sur un interrupteur ! Voilà une petite trouvaille qui n’aura pas sa pareille de longtemps.

- Ouais, dit Oswald. N’empêche que tu pouvais t’épargner d’allumer ce feu-ci. Vu que nous allons déménager sans différer.
- Déménager ! s’exclama père. En voilà une idée !
- Déménager ! suffoqua mère. J’espère bien que c’est la première et la dernière fois que j’entends parler d’une chose pareille !
- Déménager ! gémit tante Laure. Non, pas un pas de plus, j’aime mieux mourir sur place.
- Nous le ferons néanmoins, dit Oswald. Il semble que les conséquences des petites expériences de père vous échappent encore. À des lieux à la ronde, la brousse et la forêt ont disparu. Or, veuillez y réfléchir, plus d’herbe, plus de gibier. Et sans gibier, plus de pitance. Bref, nous sommes autant dire déjà partis.
- Demain vers d’autres lieux, vers d’autres pâturages… murmurai-je automatiquement.
- Demain ! glapirent les femmes. Elles se mirent à pleurer.
Mère posa sur père un regard fixe, et dit lourdement :
- Ainsi, finie notre caverne ?
- Je t’en trouverai une autre chérie, dit-il très vite. Aussi bien celle-ci devenait… euh ! trop petite pour nous, maintenant que les fils sont mariés, tu ne trouves pas ? Ce qu’il nous faut, continua-t-il tandis que son visage s’éclairait, ce qu’il nous faut ce n’est plus une simple caverne, mais une suite de cavernes mitoyennes, pourrait-on dire. Je crois qu’on pourrait trouver ça dans une formation calcaire, qu’en penses-tu, Tobie ?
- Je crois qu’en effet…, commença Tobie judicieusement, mais Oswald lui coupa la parole :
- Ce qu’il nous faut, ce sont des bons terrains de chasse. Justement parce que nous allons être des familles nombreuses. Donc, nous irons vivre où vivra le gibier, qu’il s’y trouve ou non des formations calcaires ou de je ne sais quoi. C’est la chasse qui commande. Le reste est fantaisie.
- Oswald a raison, dit Griselda. Pourtant, une petite question : nous sommes plusieurs à attendre un bébé. À quelle distance se trouve-t-il, cher, ton paradis des chasseurs ?
- Je l’ignore, bécassine, dit Oswald. Comment le saurai-je ? On marchera jusqu’à ce que l’on trouve, et voilà tout.
- Combien de jours ?
- Je te répète : je n’en sais rien. Dix, vingt, cent, s’il le faut. Et puis quoi ?
- Mais où vais-je accoucher du bébé ?
- Au diable ton bébé ! Mets-le bas dans un buisson, et puis porte-le sur ton dos comme toute femelle convenable, et cesse de poser des questions idiotes.
Clémentine, elle, sanglotait.
- Mm’… Mm’… Mais mon Osay chéri, le nôtre, de bébé, je voulais tant l’avoir ici ! On est si bien ici, avec l’eau, le chauffage et tout. Je veux rester ! pleurnicha-t-elle.
- Toi, la ferme, s’emporta Oswald. On ne peut plus rester ici, un point c’est tout. Ce n’est pas moi qui aie brûlé le tiers de l’Ouganda.
- Il faut dire, Édouard, observa mère, que tu aurais pu penser un peu à toutes ces jeunes femmes.
J’avais rarement vu père et mère se disputer, il ne la battait presque jamais, mais là-dessus il explosa :
- ça, Mathilde, rugit-il, on dirait à t’entendre que je l’ai négligée, ma famille ! Quoi, je m’échine pour vous, et c’est tout ce que tu trouves à dire ? Penser aux jeunes femmes ! Ce n’est pas à elles peut-être que je pense quand je m’arrange, pour le jour où je ne serai plus là, à ce qu’elles ou leurs enfants n’aient plus à grimper sur un volcan, chaque fois qu’elles voudront cuire un canard ? Ça ne leur servira pas de savoir se servir d’un silex ? Et si un beau jour les volcans s’éteignent, comme n’importe quel feu ? Et voilà, Tobie et moi passons des jours entiers à se décarcasser…
- Je sais mon chéri, mais…
- à nous donner un mal de chien et à… euh !... penser à combien c’est commode, et vous…
- Oui, chéri, dit mère, mais les jeunes femmes ne sont vraiment pas en état de supporter les fatigues d’un long voyage.
- Les fatigues ! s’exclama père. Un long voyage ! Mais qu’est-ce qu’un voyage, de nos jours ? Autrefois, oui, on se faisait chasser par les lions, attraper par les crocodiles, on ne trouvait pas d’aliments en route, il fallait passer ses nuits sur les arbres. Ça c’était voyager. Mais, maintenant, c’est de la promenade ! Veut-on se reposer ? On allume un feu et personne ne vous ennuie plus. Du mauvais temps ? Le feu vous sèche en deux coups de cuillers à pot. A-t-on faim ? On trempe la pointe des javelots, et allez-y, on chasse. Et même on peut poursuivre le gibier la nuit, le javelot d’une main et un brandon de l’autre. Et même on peut…
- Mettre le feu partout, suggérai-je.
Père fit la sourde oreille. 

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...