jeudi 29 novembre 2012

La gourmandise


(ou Le pâté de sanglier et moi)


Ça a une tronche de pâté de sable raté à la terre, c’est vrai que ça ne présente pas bien, mais dans une assiette à côté d’une feuille de salade, moi je me régale déjà. La consistance est tendre (c’est encore meilleur chaud, votre tranche est luisante de lipides fondues) mais c’est comme le foie gras : ça ne se tartine pas. On appelle ça du pâté à cause de la méthode de fabrication, mais dans ce cas-là, vous mâchez surclassé. Un long feu d’artifice.

Je commence par choisir le pain. Un truc blanc, bien sûr. Avec celui que je fais (enfin, que ma machine fait), on n’a plus faim après, ce qui est trop dommage tant qu’il en reste dans la barquette, non ?
Je coupe une tranche raisonnable : nécessaire et suffisante. Que je dépose si possible sans la briser sur mon pain. Si elle s’est brisée, il faut aller chercher les petits morceaux avec les doigts, c’est vraiment génial. Là, je salive, je me délecte, mes gestes sont fébriles, je vais passer un extra-bon moment ! L’odeur me parvient aux naseaux depuis de longues secondes, mais je résiste, parce qu’il rôde des félidés dans cette maison, soyons prudents, refermons la boîte, le frigo.

Rhâ, je ressaisis la tartine, mais je dois rester calme, me laisser m’emporter par mon enthousiasme pourrait me coûter cher ! Faut la laisser bien horizontale sinon les petits morceaux qu’il a fallu aller chercher avec les doigts vont tomber… Faudra aller les chercher…. Avec les doigts… Hou ! Je dépose la tranche sur mes lèvres, mes dents, et en prélève une bouchée qui va bien.

Dieu est dans ma bouche, dieu et tout ce qui explique que le bonheur est possible, le ballet des étoiles et l’ordre du chaos qui nous environne. Le monde est bon. Il est fait pour.

Je plane, et ça ne fait que commencer, parce qu’après, je commence à mâcher. La texture apparemment de terre meuble fond très facilement sous la pression. Juste avec les gencives et sans pain, c’est possible ! Ça doit impérativement être au moins à température ambiante pour en recueillir la substantifique moelle. Mais au fait, attendez, quel goût ça a, le sanglier, au fond ?

C’est du cochon en meilleur. Je précise qu’il s’agit d’animaux d’élevage, ce qui me rassure d’office. C’est plus gras, c’est moins fort que le gibier. Ça n’a pas vécu à la dure, ça a été choyé toute sa vie. Miam !!!!
À vrai dire, je ne sais pas comment il le cuisine, ce pâté. C’est classé top-secret, sûrement. Pour décrire ce qui se passe dans ma bouche, un mot : palette.
Palette de couleurs, de sensations, de goûts, simultanément (mais distinctement) et tout au long du travail des dents et de la langue (mais sans se précipiter). C’est monumentesque ! Vous mordiez dans de la cochonnaille deux secondes avant et d’un seul coup se déploient des saveurs basiques, amères, sucrées mais jamais acides, c’est rond, c’est bon, ça devrait pouvoir continuer toujours ; lorsque vos dents fendent une lamelle de truffe.

Le champignon a épongé pas mal de jus pendant sa cuisson qu’il vous restitue en même temps qu’il livre ses propres arômes. C’est drôlement bon la truffe, attention. Et justement, voyez comme la vie est bien faite, ça pousse chez moi !

Je suis presque sûre que la truffe, c’est à classer dans la catégorie des stupéfiants. Ça fait quelque chose aux neurones, rien que l’odeur. Je suis scandalisée face à l’étroitesse de mon vocabulaire pour parler des saveurs. Comment faire comment dire ? Un peu comme l’essence, vous savez, le gasoil (et justement, le parfum de la truffe est dû à un composant organo-souffré, comme le pétrole). Quelque chose de lourd et entêtant. Et une fois en bouche, quelque chose comme l’alcool, qui vous rectifie de suite, qui vous apaise instantanément, rien, rien n’existe que ce qui se trouve dans votre bouche.

Il y a toutes les chances pour qu’il y en ait effectivement dans la recette, l’alcool est un élément de base de la vie quotidienne de tout bon terrien bien né. C’est vaporeux, ça envahit ma bouche, mais aussi mon nez, en bouffées plates (si, si) et tenaces, ça nappe ma gorge et mes narines, puis pshit, il faut une deuxième bouchée.

Après la deuxième bouchée, c’est la deuxième tartine et après la quatrième tartine, il faut bien finir le plat. Bref, l’escalade. Ça peut même aller jusqu’à compromettre le bien-être de la maison. Il faut se battre durement pour avoir sa part et celle de l’autre, croyez-moi !!

Bon, pour Chicorée, c’est réglé : elle est bien trop jeune, de toute façon, pas de son âge ces trucs-là quand même. 

Soyons francs, un « désordre alimentaire », c’est avant tout un caprice à table. Vous connaissez toute mon indulgence pour les caprices. Je les considère comme des doses de cheval d’un remède souverain pour une carence carabinée. Légitime et incontrôlable. Et la bouffe, la prise et le don de nourriture fait partie des rituels fondateurs de chaque homme et femme que nous sommes. À table se joue parfois des drames dont vous n’avez pas idée.

La gourmandise, c’est le contraire. La gourmandise, c’est l’envie que j’ai de manger. Avoir faim ne suffit pas à me mettre en quête de nourriture, à moins que je ne commence à me sentir faible. Et je n’ai pas besoin, non plus, d’avoir faim, pour avoir envie de manger du pâté de sanglier. La gourmandise, c’est ce qui me fait acheter des produits de qualité. La gourmandise, c’est ce qui me fait cuisiner. La gourmandise, c’est bon et ça tient en vie.

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...